Entrevue avec Frédéric Laurin, La culture et son poids économique

Entrevue Anacha Rousseau, responsable des communications et de la culture, Ville de Témiscouata-sur-le-Lac

Frédéric Laurin est professeur d’économie au Département des sciences de la gestion à l’Université du Québec à Trois-Rivières et chercheur à l’Institut de recherche sur les PME. Ses recherches portent en particulier sur le développement économique régional, l’analyse des structures industrielles et le commerce international.

Anacha Rousseau : J’ai eu la chance d’entendre votre conférence lors du Salon de l’emploi du Témiscouata en mars dernier et je trouvais ça très intéressant et pertinent d’entendre un chercheur avec un profil comme le vôtre parler de l’importance des arts et de la culture. J’avais envie d’aborder avec vous l’impact de la culture sur le développement économique et l’attractivité d’une région.

Frédéric Laurin : D’abord, la culture joue plusieurs rôles au niveau du développement régional. Dans certaines régions, c’est un secteur économique à part entière puis souvent j’utilise un langage économiste que les gens du milieu des arts et de la culture n’aiment pas, mais qui reste une réalité quand même en termes de développement régional. C’est un secteur d’activité avec des entrepreneur.e.s qui ont une production ou offrent un service, qui exportent, qui produisent et créent de l’emploi, et qui génèrent de la richesse donc, comme n’importe quel autre secteur manufacturier au fond, sauf qu’en plus de ça, les arts et la culture donnent du bonheur, suscitent la réflexion. Ça, c’est sa particularité, mais ça reste quand même un secteur économique très important.

A.R. : Avez-vous analysé cela dans une région en particulier ?

F.L. : Je n’ai pas analysé ça en détail dans d’autres régions, mais je sais qu’en Mauricie c’est un des six secteurs économiques d’importance. Donc, le poids économique des arts et de la culture est extrêmement important. Dans les 10 dernières années, ils ont eu une croissance dans ce secteur-là, qui est supérieure, et de loin, à la moyenne du Québec. Et quand on regarde en termes d’emploi, en termes de PIB, en termes de poids économique général, on s’aperçoit que c’est plus important que les pâtes et papiers et, pourtant, la Mauricie s’associe aux pâtes et papiers. Donc, il y a un poids économique, un impact direct et des impacts indirects sur l’attractivité de la main-d’oeuvre évidemment, parce que les jeunes générations sont beaucoup plus attachées à la qualité de vie, à un équilibre entre le travail et la vie personnelle. Ça passe beaucoup par des activités culturelles, pour un individu ou pour une famille. Ils ont besoin de côtoyer des arts et de la culture, mais ils ont aussi juste besoin de savoir que ça existe dans la ville, dans la région, parce que c’est le troisième élément d’attraction. Les arts et la culture peuvent changer la perception qu’on a d’une ville ; c’est le marketing territorial.

A.R. : As-tu des exemples de marketing territorial qui vont en ce sens ?

F.L. : L’exemple le plus typique, c’est Bilbao en Espagne qui a construit le musée de Guggenheim. Bilbao que personne ne connaissait et qui était une ancienne ville industrielle minière, et là il y a un des plus grands, un des plus spectaculaires musées d’Europe ! Chez nous, en Mauricie, on a Saint-Élie-de-Caxton avec Fred Pellerin, donc on peut redéfinir l’image du marketing territorial par la culture, devenir plus jeune, plus branché, plus culturel ; ça embellit la vieille région industrielle en déclin. Et finalement, ce qu’on oublie souvent, c’est que les arts et la culture, c’est de la création, c’est penser outside the box ; il y a un parallèle presque parfait avec le processus de création, d’innovation et d’idéation.

Il y a même des entreprises qui ont déjà fait le test de mettre des ingénieur.e.s dans une salle et des créatif.ve.s, dans l’autre. Les créatif.ve.s sont arrivé.e.s avec une meilleure solution que les ingénieur.e.s parce qu’il.elle.s ont pensé en dehors des schémas habituels. Ça peut sembler très ésotérique ce que je vais dire, mais plus il y a une ambiance de création, plus il y a une symbiose, parce que l’innovation, c’est une idée qui vient toujours de la combinaison d’autres idées.

Ça va être la même chose pour l’innovation. Plus il y a d’idées qui se répercutent dans une région, peu importe d’où elles viennent, plus il va y avoir d’innovations qui peuvent servir aux entreprises manufacturières plus conventionnelles.

Là où il y a de l’innovation, il y a beaucoup d’arts et de culture. C’est la version courte, mais les arts et la culture ont un impact sousestimé sur le développement régional et je trouve ça toujours déplorable de voir qu’il y a des gens qui remettent en question les arts et la culture, en disant : « nous, c’est l’économie et les marchés qui comptent ». Et bien moi, ce que je dis, c’est que si c’est l’économie, les marchés, l’argent qui comptent, les arts et la culture sont super importants.

A.R. : Wow ! Ça fait du bien d’entendre ça ! Est-ce que vous aviez des statistiques plus précises concernant la culture et l’attractivité ? Il me semble que c’était dans les principales priorités pour qu’un jeune ou une famille viennent s’installer dans une région.

F.L. : Il y a d’autres enjeux comme les salaires ou l’entreprise pour laquelle on va travailler et beaucoup les ressources humaines de l’entreprise, mais ça vient tout de suite après. C’est toujours le salaire, les conditions de travail, l’entreprise et après ça, c’est la culture. C’est comme si c’était le premier élément régional. Non seulement on l’avait regardé statistiquement, mais c’est quelque chose qui revenait souvent quand on parlait aux gens. Les gens nous en parlaient, des jeunes universitaires avec une moyenne d’âge de 23 ans. On sait que les milléniaux consomment un petit peu moins de culture que la précédente génération au même âge, mais le fait qu’ils trouvent quand même ça important, ça veut dire qu’ils fréquentent certaines formes d’arts et de culture.

A.R. : Je suis curieuse de savoir. Vous avez plus fait des études en économie, mais qu’est-ce qui vous fait apprécier la culture et en quoi ç’a un impact pour vous dans votre quotidien ?

F.L. : J’ai toujours aimé les arts et la culture. Je suis un amateur de théâtre, de films, de musique avant tout, ç’a toujours été un intérêt personnel. Mais c’est à partir du moment où j’ai commencé à travailler sur les secteurs porteurs de la Mauricie, quand j’ai vu les statistiques apparaître sur les arts et la culture, moimême j’étais un peu surpris, parce que je ne voyais pas ce dynamisme-là. Je voyais qu’il y avait des organisations, comme des musées, qui sont très présentes. Je savais qu’on avait Fred Pellerin, par exemple, mais qu’on avait autant d’effervescence ? Qu’est-ce qui pouvait expliquer cette croissance plus forte ? Et c’est là, en grattant, qu’on a vu qu’effectivement, il y avait un poids économique important pour le secteur de la culture. On a essayé de le faire reconnaître par le gouvernement et le gouvernement l’a reconnu. J’avais téléphoné au directeur de Culture Mauricie pour lui dire que j’avais de drôles de statistiques… Qu’est-ce qui se passe ? Il m’a envoyé un document de trois pages écrit en très petits caractères, avec tout ce qui pouvait justifier la croissance des dix dernières années. Quand j’ai vu ça, j’ai dit : Wow ! Ok ! Définitivement, on a un secteur porteur !

Comme je suis impliqué dans le développement régional, j’ai continué à travailler avec Culture Mauricie sur des projets pour structurer les arts et la culture et consolider ce secteur porteur. On a eu des projets de commercialisation collectifs. On a fait une brochure qui est superbe, qui a permis au secteur de se positionner par rapport au poids politique, à la fonction publique, et qui a permis d’aller chercher du financement important. Rendu là, je me suis aperçu qu’en fait, il y avait très peu d’économistes qui avait travaillé sur ces enjeux-là. L’impact économique d’un festival, ça, il y en a plein. Mais l’impact sur le développement régional du secteur des arts et de la culture en général, il n’y a pas grand-chose qui s’est fait. J’ai donc continué à travailler là-dedans parce que j’ai un intérêt personnel, mais aussi un intérêt professionnel à le faire.

A.R. : Est-ce qu’il y a un autre élément que vous aimeriez préciser sur la culture ou autre chose que vous trouvez important de partager pour conclure l’entrevue ?

F.L. : Oui. À Trois-Rivières, par exemple, le milieu culturel est hyper organisé et quand on regarde la gestion des organisations culturelles, c’est du monde excessivement compétent, ce n’est pas broche à foin. Il y a une super belle programmation par rapport à d’autres villes de taille comparable, mais on s’aperçoit que quand on parle aux jeunes, la programmation n’est pas adaptée à eux.elles. Éric Lapointe, ça fait remplir des salles, mais est-ce que ça touche un.e jeune qui a 20 ans aujourd’hui ? Et ça, c’est une complication parce que les territoires en dehors de Montréal et Québec, sont des territoires qui sont plus âgés, qui ont toujours envie de remplir les salles, mais si on veut attirer, il faut prendre le risque de faire des choses où les salles vont être moins pleines, mais qui vont aller chercher des jeunes. Les jeunes vont s’en parler et c’est ça qui va rendre le territoire beaucoup plus « cool ». C’est un investissement à long terme. Il faut vraiment oser ! Il ne faut surtout pas prétendre que l’on connait les jeunes. Il faut aller demander aux jeunes qui ils veulent qu’on invite pour la programmation.

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