En dentelle

Texte et photo | Melissa C Petitgrew

Récemment, nous avons emménagé à L’Isle-Verte, bordure de souffles et de mouvements fluviaux.

La maison est bleue, fondue dans le fleuve, dans le ciel. Elle respire au rythme du vent. Parfois, l’inspiration coupée, elle craque par à-coups. Les arbres sont si près d’elle que lorsqu’ils dansent dans les bourrasques, ils arrivent à glisser légèrement leurs feuilles pour flatter ses murs extérieurs.

Kiskotuk, « terres dénudées à marée basse » (langue wolastoqey), tel est le nom du territoire dans lequel les fondations de la maison bleue se sont ancrées. Tous les jours, un champ s’étire sous nos yeux, laissant un passage pour l’eau. Entre l’île et ici, le chenal s’efforce de canaliser de la tête aux pieds les eaux de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs.

ANIMAUX TERRESTRES APERÇUS
Souris
Tamia rayé
Écureuil
Lièvre
Renard
Rat musqué
Porc-épic
Moufette
Chevreuil
Lynx

Il ne reste plus de bois de chauffage depuis une semaine. Nous nous sommes ravitaillé·e·s sur une corde de vieux bois grisâtre, une corde qui vient de réapparaître sur le terrain derrière la ferme de mon père. Certains matins, dans le sous-bois environnant, pour le plaisir, nous cherchons du bois mort, juste assez sec pour satisfaire la flamme et juste assez petit pour ne pas avoir besoin d’une scie. Les bras chargés, je marche à l’envers de mes pas, retournant vers la maison bleue. Quelques branches aromatiques coincées en travers le fagot minutieusement assemblé serviront à parfumer notre foyer. Les aiguilles de sapin baumier, coupées aux ciseaux, se joignent au bouillon fumant qui trône sur le poêle. J’ajoute quelques bouts de bois dans le feu en vue de préparer le repas.

Herbe tachetée de neige immaculée.
Dentelle.
En surface, des bourgeons, des brindilles ici et là, forcées par le nordet.
Fonte lente.

Les oies chantent. Les glaces ont lâché prise. Le fleuve s’est ajusté. Les corneilles volent. Les mouettes crient. Les moufettes creusent là où le soleil a le plus brillé. Les tamias sautillent là où le vent est le moins vaillant. La forêt coule vers le fleuve, emplit les rivières, les champs et les fossés, jusqu’à en perdre des morceaux précieux, racines, branches et écorces, parfois un arbre tout entier. Et c’est ainsi que les eaux élaguent les forêts.

LA RIVIÈRE VERTE
La glace stagne sous le pont. En amont, elle s’agite dans une danse continue qui la ramène toujours sur ses pas, près de la chute finale. Les citoyen·ne·s curieux·euses la guettent, espérant secrètement que l’action se poursuivra, que les glaces gagneront la course contre les marées, pire, que le pont fermera, afin que l’on puisse s’attrouper autour de cette force de la nature plus longuement. Les moins chanceux·euses devront pomper l’eau pour la sortir des entrailles de leur maison. Les plus chanceux·euses contempleront la scène avec fascination.

Se sentir petit·e face au printemps.
Annuellement.
Se rappeler que l’on ne contrôle véritablement rien.
Bois de mer.

À propos de Marie-Amélie Dubé

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