Écovillage, 50 ans à l’envers?

Texte | Fabien Nadeau

Originaire de Saint-Alexandre-de-Kamouraska, je donne souvent l’exemple de mon village natal, un cas parmi des centaines d’autres à travers notre territoire, pour illustrer la transformation rapide de nos milieux de vie, et les conséquences environnementales directes.

En tant qu’architecte, je devrais faire l’apologie de la construction écologique, de la recherche en écomatériaux ou encore de l’économie sociale comme solution à ces enjeux; ce que j’estime très important, mais franchement insuffisant. Je préfère remettre en question nos modes de vie, qui sont souvent à la source du problème. Malgré notre conscience toujours grandissante des changements climatiques, nos comportements continuent d’en accentuer les causes, ici peut-être même un peu plus qu’ailleurs. Par exemple, notre recherche à tout prix de la maison unifamiliale isolée, en site « naturel », toujours plus loin, toujours plus vierge en est un symptôme. Le contraire, c’est-à-dire la recherche d’une certaine densification et d’un urbanisme moins débridé, devrait pourtant être privilégié ; ceci pour préserver la qualité de notre environnement immédiat, mais aussi afin de conserver nos terres agricoles et pour sauver notre patrimoine paysager et architectural. La diminution de notre dépendance aux moyens de transport individuels et la recherche de circuits courts, pour ne citer que ces quelques critères, pourraient nous guider et nous aider à faire de meilleurs choix.

SAINT-ALEXANDRE, IL Y A 50 ANS

À peu près tous les habitant·e·s du village à cette époque vivaient et travaillaient sur place. Le fruit de leur travail bénéficiait directement à la communauté : village nourricier, générant beaucoup moins de déchets, où tou·te·s s’entraidaient, soit un ordinaire québécois qu’on cherche pourtant à reproduire aujourd’hui. À l’époque, le véhicule autonome, mère de beaucoup de nos maux, se démocratisait, commençait imperceptiblement à transformer notre environnement, mais servait encore essentiellement à faciliter ces échanges courts. Je liste ici les services directement accessibles à pied que s’offraient mutuellement les villageois·es entre eux·elles, qui, il me semble, rendaient notre vie plus agréable et efficace. Plusieurs existent heureusement encore, bien qu’on les obtienne en suivant des chemins plus longs (et énergivores) aujourd’hui.

LES SERVICES PUBLICS

Un hôpital complet, avec son département de chirurgie.
Une clinique de médecins avec pharmacie sur place.
Quelques magasins généraux, « Canadian Tire » en miniature qui offraient aussi des vêtements.
Une mercerie.
Un cordonnier.
Un réparateur de petits appareils électroménagers et
électroniques.
Une quincaillerie bien équipée en matériaux de construction.
Un réparateur de vélos (ceux vendus par la quincaillerie).
Un forgeron (qui parfois personnalisait nos vélos) récupérait l’acier et l’intégrait à de nouveaux projets.
Quelques hôtels.
Quelques maisons de retraite.
Quelques banques. La Caisse populaire survit encore aujourd’hui, mais on m’y a recommandé récemment d’y fermer mon compte…
Un bureau de poste.
Une petite caserne, aujourd’hui devenue gigantesque avec ses quatre portes qui doivent cacher autant de camions.

Déraillement à St-Alexandre en 1968
Photo | René Marmen, Kamouraska

LES SERVICES ALIMENTAIRES

Plusieurs épiceries de proximité, au centre du village, accessibles à pied. Une épicerie centrale existe encore, heureusement. L’approche piétonne n’existe à peu près plus et est même devenue assez dangereuse.

Une boucherie, où vivait la truie qui allait enfanter la matière première suspendue au plafond du fumoir adjacent. La viande y était emballée sur place dans du simple papier ciré. La boucherie existe toujours, respecte forcément les nouveaux standards et a déménagé hors du centre piéton.

Une beurrerie qui allait s’industrialiser, mais conserverait sa réputation de produire le meilleur beurre du Québec. On y distribuait aussi du fromage produit à Saint-Fidèle, en grosses meules. Transformée plus tard en usine de lait déshydraté entier dédié à un marché mondialisé, elle est maintenant fermée.

Plus étonnant pour nous, une laiterie, qui distribuait son lait frais entier et cru à nos portes au petit matin dans des bouteilles de verre récupérées lors de la même opération. Nous prélevions avec délice la crème fraîche en surface.

Un boulanger, qui livrait le pain frais du jour : expérience très moderne, puisque le pain était parfaitement blanc et les tranches calibrées en fonction du nouveau grille-pain. (Notons au passage qu’une nouvelle boulangerie artisanale très appréciée vient d’ouvrir ses portes.)

Quelques casse-croûtes, un restaurant. Ils ont aujourd’hui changé de localisation, mais restent populaires. Ils peinent toutefois à rester ouverts à l’année.

Il y avait évidemment des jardins dans chaque cour arrière ou presque, et quelques maraîchers et cueilleurs qui vendaient leurs récoltes aux particulier·ère·s.

Au centre du village, un verger, déjà abandonné à l’époque, nouveau témoin d’un genre de délocalisation.

LES TRANSPORTS

Une jolie gare ferroviaire en bois et en brique, qui ouvrait notre horizon vers l’est ou l’ouest. Elle a été trop rapidement détruite, alors qu’elle était encore pleinement en activité. Le train passe maintenant tout droit. L’abattoir de Saint- Alexandre, autrefois artisanal, visant aujourd’hui un marché mondialisé, est adjacent au chemin de fer. Curieusement, il ne semble pas arriver à profiter de cet accès privilégié.
Un arrêt d’autocar en plein village. Fermé. Plusieurs garages automobiles et postes d’essence. Certains vivent encore bien aujourd’hui.
Une industrie du camionnage, notamment pour le transport du bois.

LE SPORT

Un terrain de jeu avec patinoire en plein air, terrain de baseball, salle de bowling. Une magnifique installation couvre maintenant la patinoire : conséquence du réchauffement climatique ou nouveau standard gonflable ?
Une piscine privée offerte à qui voulait bien apprendre à nager, initiative qui serait évidemment impossible aujourd’hui pour des raisons de responsabilité civile.
Et surtout, plusieurs chemins et sentiers sillonnant champs et boisés environnants et donnant accès aux piéton·ne·s et aux vélos.

L’ÉCOLE

Sauf pour les familles rurales desservies par le transport scolaire, la façon la plus efficace et agréable de se rendre à l’école était d’y aller à pied ou à vélo. L’école « centrale » était accessible par plusieurs chemins, en ligne plus ou moins directe : rues et trottoirs, mais aussi boisés et arrièrecours privées ouvertes à tou·te·s, chemins « des vaches ». (Il y avait une grange habitée par un troupeau de vaches au centre du village. Les bêtes empruntaient ce chemin pour aller paître dans un champ à côté de l’école. Je l’empruntais fréquemment.)

LA CULTURE

Une école de musique et un camp d’été dédié à la musique.
Quelques concerts de fin de saison.
Une fanfare, une chorale.
Quelques musiciens professionnels.
Une photographe.
Le cinéma au sous-sol de l’école lors d’occasions spéciales.
Un Cercle des fermières.

L’ENVIRONNEMENT NATUREL

D’innombrables boisés à proximité que nous allions explorer été comme hiver. J’y allais plus tard cueillir des champignons et autres ressources sauvages.
Un étang, artificiel, mais central, accessible, couvert de lentilles d’eau et grouillant d’amphibiens de toutes sortes.
Un ruisseau s’y jetant.

Cinquante ans plus tard, je peux constater que beaucoup de ces services ont changé de forme, ne sont accessibles qu’en automobile, ou se sont éloignés du centre. Sans commune mesure avec ce qu’on peut observer dans les grands centres, le village vit et contribue à un certain étalement. D’ailleurs, Saint-Alexandre aspire à accueillir des travailleur·euse·s de l’extérieur et se découvre banlieue prolifique. Pourtant, la population n’y a pratiquement pas augmenté depuis.

De mon enfance j’ai gardé quelques points de repère, symboliques : l’étang où j’allais tâter le ouaouaron est maintenant clôturé, et l’eau y semble totalement morte et stérile ; un petit boisé où je cueillais des pommes « sauvages » en remontant le chemin des vaches a été rasé et nivelé, et sert de stationnement pour pick-ups ; le chemin « des vaches » est évidemment clôturé, privatisé et interdit. Il y a quelques années, j’ai pu retourner faire une abondante récolte de chanterelles, dans un autre boisé qu’on appelait « bois de la Villa ». Mes « talles » sont maintenant loties et construites… Et je pourrais en citer beaucoup d’autres exemples.

Mal pour bien, transformations nécessaires, simple solastalgie ?

Notre façon d’utiliser notre territoire est toujours plus exigeante en espaces et en ressources, et contribue sournoisement à son érosion. L’industrie de la construction, même celle qualifiée d’écologique, ainsi que nos schémas d’urbanisme en amont y contribuent plus que tout autre secteur. Je rêve au jour où développer voudra dire améliorer ou mieux, préserver, et aura comme conséquence ultime de parvenir à construire moins.

À propos de Marie-Amélie Dubé

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