Des histoires de famille : Ces adoptantes fortes et fières

Texte & photo | Marie-Amélie Dubé

Dès les premières minutes avec elles, j’ai senti qu’elles formaient une famille. Solidaires, les unes envers les autres. Empathiques et complices, ces femmes, toutes issues du domaine de la santé, ont adopté. Certaines un enfant, d’autres deux et trois. La majorité ont adopté en Chine. Leurs filles ont grandi ensemble. Elles se racontent ici avec beaucoup de générosité. Des femmes d’une grande résilience qui ont fondé des familles en dehors des cadres conventionnels. Des bijoux de femmes. De belles histoires de famille.

DANIE
Mon conjoint et moi savions dès le début que notre priorité était d’avoir des enfants. On a tout essayé pour avoir des enfants biologiques, mais ça n’a pas fonctionné. Alors, on s’est tournés vers l’adoption. On voulait au départ adopter en Chine, mais on avait peu d’espoir. Puis on nous a contacté·e·s pour nous dire qu’il y avait une petite fille du Québec disponible pour nous. Les parents biologiques nous ont rencontré·e·s dès le début. J’avais tellement peur qu’ils ne nous aiment pas ! Mais tout a fonctionné. Alors, notre petite Camille est arrivée chez nous, en voiture, avec sa bouteille de lait dans les mains. On n’était pas vraiment prêt·e·s encore ! Je n’en dormais plus. Mais je me suis calmée, j’ai revu mon enfance, j’ai pensé à mes parents qui font d’excellents grandsparents et je savais qu’on pouvait aider cette enfantlà. Au début, ce fut difficile. Camille n’arrivait pas à dormir et vivait beaucoup d’insécurité. Elle manquait tellement d’amour. En plus, les parents biologiques restaient présents. Mon conjoint vivait mal avec ça, il avait peur et voulait changer de numéro de téléphone. Il voulait créer une bulle pour nous. Mais en bout de ligne, ça s’est bien passé. Camille a 23 ans aujourd’hui et se porte bien. Elle voyait ses parents biologiques deux ou trois fois par année, mais elle a décidé de limiter les contacts; c’était trop lourd pour elle. On les voit de moins en moins.

MARTINE
J’ai toujours eu l’adoption en tête, car étant de petite taille, je ne savais pas si je pouvais avoir des enfants biologiques, sans leur transmettre le gène. Même si mes deux frères et ma soeur sont de taille classique, je n’étais vraiment pas certaine de vouloir prendre ce risque. Cependant, je n’arrivais pas à me voir sans enfant. Je ne savais pas qu’une mère célibataire pouvait adopter un·e enfant. Mais en lisant un article sur le sujet, ça m’a confortée dans mon choix. D’abord, j’ai pensé à la Chine. J’étais inquiète que ma petite taille soit une limite, mais je me suis sentie rapidement acceptée par le groupe de parents adoptants. La petite fille qui m’était destinée était toute petite et très éveillée. Elle était en famille d’accueil et avait 11 mois et demi. Si elle n’avait pas été adoptée dans l’année suivante, elle serait allée en orphelinat. Quelques années plus tard, j’ai songé à adopter un·e deuxième enfant, mais les astres n’étaient plus alignés. La Chine avait resserré ses règles concernant les femmes célibataires, et les démarches étaient beaucoup plus longues. Je suis comblée par ma Camille.

Camille et Martine

CLAUDETTE
Je voulais des enfants depuis longtemps, mais sans nécessairement en porter. L’adoption a retenu mon attention. Cartésienne de nature, j’ai cherché les pays qui correspondaient le mieux à ma situation : mère célibataire et dans la quarantaine. La Chine remplissait ces critères à l’époque. J’ai connu Martine lors du processus d’adoption. Nous avons été mises en contact et nous avons monté nos dossiers ensemble. Nous avons adopté presque en même temps. Ma première fille avait 16 mois au moment de l’adoption. Je n’avais pas reçu de photo avant le départ pour la Chine. Lors de la présentation des enfants, nous n’étions plus que deux familles adoptives. Les représentants de l’orphelinat sont arrivés avec les deux derniers bébés : l’une était amorphe et endormie, et l’autre très éveillée, mais apeurée. C’est cette dernière qui m’était destinée. J’étais émerveillée et contente. C’était mon « coup de coeur ». Mais Ann-Julie souffrait de malnutrition. Après avoir passé 12 mois en famille d’accueil, elle s’est retrouvée à l’orphelinat. Elle qui pesait 8,6 kg à 12 mois ne pesait plus que 6 kg à 16 mois. Elle avait perdu ses cheveux et avait un ventre de malnutrition. Je l’assoyais entre deux oreillers, et elle restait là ; elle était toute petite. Alors qu’on était en Chine, elle a fait une primo-infection à l’herpès ainsi qu’une gastroentérite ; rien pour aider. Elle buvait sans problème tellement elle avait soif. Mais finalement, Ann-Julie s’en est sortie. Elle était une petite fille vraiment éveillée.

Ensuite, j’ai décidé rapidement que je voulais adopter une deuxième fois. Je suis retournée en Chine pour Alyssa alors âgée de 15 mois. Mais le retour a été vraiment difficile! Problème d’avion, transfert manqué avec un bébé et tous les bagages… On a fini par revenir à la maison, avec une journée de retard et beaucoup d’émotions! Alyssa a pris plus de temps pour s’attacher à moi, contrairement à Ann-Julie. Le soir, elle me disait un nom qui était celui de sa grand-mère du côté paternel. Elle et les enfants de son groupe n’avaient pas été en orphelinat, donc c’est probablement la raison pour laquelle elles étaient plus attachées à leur famille d’accueil. Ça va aussi avec le nombre de nounous. Si un·e enfant a eu une seule nounou pendant un an, il·elle réussira à s’attacher à un parent. Au contraire, si l’enfant a eu une dizaine de nounous, il·elle va se dire « Ça ne me sert à rien de m’attacher ! » Alyssa m’ignorait beaucoup au début… Et elle le fait encore un peu ! [Rires].

Finalement pour ma troisième adoption, je me suis tournée vers le Cambodge, car la Chine avait resserré ses règles. Ce fut un parcours difficile. Après trois ans de démarches, j’ai accueilli mon troisième enfant. Il pesait 6 kg au moment de la proposition d’adoption et il pesait encore 6 kg lors de l’adoption, 4 mois plus tard. Je savais qu’il avait un problème de santé majeur. Effectivement, il avait une triple pathologie cardiaque, non viable. À son arrivée au Québec, il a subi d’urgence une opération à coeur ouvert. Son âge au dossier ne correspondait pas non plus à sa condition. Les médecins étaient unanimes que si cet enfant avait réellement 20 mois, il ne s’en sortirait pas sans séquelles. Toutefois, il s’en est sorti avec brio. Commence alors la saga du changement d’âge : évaluation en ergothérapie, âge osseux, évaluation pédiatrique. Mon enfant a 6 mois de moins. Le tout est entériné par la cour. Aujourd’hui, âgé de 19 ans, il se porte bien, mais a encore de nombreux défis à relever, avec une famille aimante pour l’accompagner!

De gauche à droite : Danielle, Danie, Sylvie, Martine, Claudette

DANIELLE
Après mon doctorat, rendue à 36 ans, je me sentais prête à avoir des enfants. J’avais toutefois des problèmes de fertilité. Ainsi, l’adoption est vraiment devenue une option pour moi. Au début, j’ai pensé à l’adoption québécoise, mais on m’a dit que l’attente pouvait être longue, en plus de la possibilité de devenir famille d’accueil, ce à quoi je n’étais pas prête. Je ne pouvais pas imaginer le risque de perdre cet·te enfant après un an ou deux, si les parents biologiques revenaient le·la chercher. Alors, je suis allée adopter en Chine. Avoir la photo de l’enfant sur soi, c’était comme être enceinte. Je la traînais partout et la montrais à tout le monde ! Ma fille Marguerite avait 9 mois quand je l’ai adoptée ; elle venait de l’orphelinat. Son nom chinois était Madudu. Nous étions plusieurs familles dans l’hôtel, et on se faisait appeler à tour de rôle. Quand je l’ai eue dans mes bras et que je l’ai ramenée dans la chambre pour la changer, je me suis mise à pleurer ; c’était tellement d’émotions ! Élever seule une enfant n’est pas facile, mais le fait d’avoir des amies ici, Claudette et Martine, avec des enfants adopté·e·s aussi, ça nous a fait du bien à moi et Marguerite. J’ai vraiment eu un beau réseau pour nous aider !

SYLVIE
Étant moi-même adoptée, j’ai toujours su que j’allais avoir des enfants par l’adoption. J’ai été en couple un bout de temps, mais ça n’allait pas très bien. Mon horloge biologique s’est mise à crier, alors ma priorité était vraiment d’avoir un·e enfant. Je suis allée vers la Chine puisque le pays était ouvert aux mères célibataires. On m’a proposé une petite fille de 6 mois et demi. On était six familles dans la petite pièce, avec les nounous, le directeur de l’orphelinat, les bébés qui criaient, et notre guide a dit : « Nous n’avons plus de bébés ! » Je n’avais pas ma fille encore… J’ai capoté ma vie ! Puis, ils ont annoncé «Ba Wan»; c’était ma Charlotte. Dès que je l’ai prise dans mes bras, il y a eu une bulle autour de nous; je n’entendais plus les parents ni les autres enfants. J’étais tellement stressée tout le temps que je suis allée en Chine ; je craignais qu’on ne me laisse pas partir avec ma fille. À force d’être avec Charlotte, je n’étais plus sûre si elle avait 7 mois. Même qu’une vendeuse très gentille, me demandant son âge, était vraiment surprise et disait qu’elle devait plutôt avoir 7 jours au lieu de 7 mois. Mais ça faisait deux semaines que je l’avais, alors c’était impossible. Toutefois, c’était la vendeuse chinoise qui était certainement le plus proche de la vérité. De retour au Québec, après un examen par la pédiatre, çe fut confirmé qu’elle n’avait même pas encore 2 mois quand je l’ai eue.Elle pouvait bien porter des vêtements pour bébé naissant !

Sylvie et Charlotte

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