De San Salvador à Lots-Renversés

Texte | Marie-Amélie Dubé
Photo | Nicolas Caraglio

Mario M. Rolle, peux-tu me raconter ton histoire d’immigration ?

Je suis natif des Bahamas, un pays entre la Floride et Cuba qui compte environ 700 îles. Si je ne me trompe pas, c’est le 3e ou le 4 pays le plus riche au monde. Mon île, c’est San Salvador. C’est l’île que Christophe Colomb a trouvée en 1492. Quand il a découvert ce pays-là, on est apparu sur la carte.

J’ai passé toute mon enfance sur cette île-là. La population est d’environ 1200 personnes au total, et tout le monde se connaît. Je peux te confirmer que ce n’est pas le même genre d’enfance qu’au Québec !

J’ai travaillé dans un Club Med, et c’est là que j’y ai trouvé la mère de mes enfants. On a travaillé dans d’autres Club Med ensemble. Après le Mexique, on s’est dit que c’était le temps de vieillir et de penser à ce qu’on allait faire. Donc, on a décidé de déménager ici, au Québec. C’était un gros changement dans ma vie. Je suis arrivé à la mi-octobre. Les feuilles changeaient de couleur, et c’était le jour de la première gelée… Je n’avais jamais vu la neige, je connaissais juste le sable.

C’est le même principe, mais beaucoup plus froid. [Rires.] Je me souviens de cette journée-là ; j’ai rencontré la belle-famille et on a écouté le hockey. C’était ma première expérience de la sorte. C’était en 2013.

J’ai vécu un an à Rivière-du-Loup, dans un appartement sur la rue Lafontaine qui s’appelait la Chasse-Galerie à ce moment-là. Puis on s’est installé·e·s à Dégelis, puis à Témiscouata-sur-le-Lac ! C’est là qu’on a acheté notre première maison. On est resté·e·s dans cette ville plusieurs années. À ce moment-là, j’avais ma résidence permanente. C’est un processus qu’on avait commencé d’avance parce qu’on savait que ça pouvait prendre deux à trois ans. Je ne pouvais pas travailler, donc je me débrouillais pour apprendre le français et me créer un réseau. J’ai raconté beaucoup de contes et légendes ! Je pense que les gens me trouvaient drôle ! C’était difficile de se comprendre et d’essayer de parler, mais j’ai un bon caractère. Donc, on a ri ensemble, et c’est comme ça que j’ai pu essayer d’apprendre en même temps.

Quelle langue parles-tu ?

C’est un mélange d’anglais et d’espagnol, reconnu comme le castillan ou le caliche. On appelle ça aussi l’anglais brisé.

Comment as-tu appris le français ? Par toi-même ou tu as suivi des cours ?

J’ai un ami de la même île que moi qui habite à Granby. On se tient ensemble, mais on a deux parcours différents. Lui, il a appliqué à l’intérieur du Québec, et moi à l’extérieur du Québec. Ça lui donnait le privilège d’avoir une carte d’assurance sociale qui lui permettait de travailler, mais pas moi. Par contre, j’avais le droit d’aller à l’école. Donc, j’y suis allé pendant un an ou deux pour apprendre le français. Sauf qu’il faut dire que ce n’est pas la même chose que dans la vraie vie. J’ai trouvé ça difficile.

Donc, tu as étudié un peu. Est-ce que c’était à temps plein ?

Oui, c’était à temps plein. Je devais me présenter chaque jour et faire l’examen final à la fin. J’ai tout réussi ! C’était un beau concept tout ça. J’aurais beaucoup aimé y apprendre tout ce qui concerne les expressions québécoises. C’est quelque chose que j’ai dû apprendre en dehors de l’école.

Maintenant, est-ce que tu as ta citoyenneté ?

Oui ! J’ai demandé ma citoyenneté en 2018. Ç’a été super rapide ! J’avais un examen à faire sur le Québec qui m’a permis d’apprendre beaucoup sur l’histoire.

Quelles ont été tes premières impressions du peuple québécois quand tu es arrivé ici ?

Honnêtement, je suis très sociable. C’est souvent moi qui commençais les conversations. Parfois, je sentais un petit malaise. C’était plus facile avec les gens du même groupe d’âge que moi. Sauf que je faisais souvent face aux mêmes questions… « D’où tu viens ? Qu’est-ce que tu fais ici ? » Je sais que des fois, je pouvais surprendre quand des gens me voyaient pour la première fois à l’épicerie, mais je ne le prenais pas mal. Alors, j’essayais de démarrer des conversations. Jusqu’à maintenant, j’ai surtout eu de belles expériences, surtout dans le coin, avec les gens du Témiscouata.

Comment s’est déroulée la course à l’emploi ?

Je peux te dire que ça, ç’a été difficile. J’avais une vision de ce que je voulais faire comme travail, et il arrivait qu’on me conseille d’aller travailler à des endroits qui m’attiraient moins, alors que je savais vraiment ce que je voulais. Je m’étais fixé des objectifs clairs. J’ai travaillé chez Livr’Avenir au début et j’ai fait mon intégration au travail là-bas.

Je pense que ça s’est bien passé parce que le directeur général chez Aster est entré dans la bâtisse et il a aimé comment je l’ai accueilli. Il m’a donc offert de venir travailler avec lui chez Aster comme animateur scientifique. Je pouvais donc voyager à la grandeur du Québec et du Canada. J’y suis resté trois ou quatre ans. Après cette expérience, j’ai décidé de retourner à l’école pour devenir électrotechnicien et j’ai obtenu mon diplôme en 2020. Je suis vraiment content du résultat et de mon expérience !

Présentement, je travaille à la Maple Treat Corporation qui était avant l’entreprise Décacer. Et je suis électrotechnicien là-bas. Dans mes temps libres, je suis aussi un DJ mobile.

Et là, tu habites à Lots-Renversés, un petit milieu. Comment trouves-tu ça ?

Je ne connais encore personne ici parce que ça fait juste trois mois que j’y habite. J’ai acheté une maison ! C’est un choix que j’ai fait pour les enfants parce que malheureusement, je ne suis plus avec leur mère, mais c’est une décision qu’on a prise pour nous. Je suis vraiment content de pouvoir avoir ma maison et de faire ça pour mes enfants.

Au niveau de ta culture, est-ce que tu sens qu’il y a des choses que tu as conservées et que tu partages dans ton entourage ?

Surtout avec la famille. Je suis encore très proche de la famille de la mère de mes enfants. C’est difficile pour moi de me détacher d’eux·elles parce que c’est la première famille que j’ai eue ici. Je la considère comme ma famille, peu importe. Il·Elle·s connaissent vraiment ma culture. Je suis fier de ma culture, car elle est très riche. J’aime pouvoir l’apporter et la partager ici, parler de mon pays, de mon île et de ma famille. La meilleure façon de partager, c’est la nourriture. Malheureusement, localement, il y a des choses que je ne suis pas capable de trouver. Des fois, je me rends à Montréal ou à Edmundston pour trouver ce dont j’ai besoin.

Est-ce que tu sens qu’il y a des tabous ou des craintes envers toi ou la différence ? Si oui, comment fais-tu pour pallier ça ?

C’est un sujet qui est un peu plus plate à discuter. Moi, je vois les gens comme des humains, peu importe la culture ou la couleur… Tant que les gens sont bons. Par contre, ce n’est pas tout le monde qui pense pareil. Étant une personne positive, j’essaie de passer par-dessus et je garde ce qui vaut la peine d’être gardé.

Est-ce que ça les rassure quand tu leur dis que tu t’appelles Mario ? C’est un nom assez commun !

Oui ! [Rires.] C’est quand je dis mon nom de famille que là, c’est plus compliqué ! Rolle ! [Rires.]

Comment trouves-tu le Témiscouata ?

En ayant voyagé avec Aster, j’ai été accueilli à plusieurs endroits, et le Témiscouata, c’est vraiment le plus chaleureux ! Ce n’est pas juste le lac ; il y a une ambiance qui est difficile à expliquer. Ça se trouve d’un bout à l’autre ! Ça me fait un peu penser à chez moi !

J’ai l’impression de retrouver la même ambiance. Les gens participent aux activités, il y a beaucoup de beaux moments en famille et c’est l’fun de voir ça ! Les gens sont toujours ouverts aux commentaires ! C’est une belle atmosphère. Même à Lots-Renversés, je ne connais personne, et pourtant, tout le monde sait que je suis là, que je viens d’acheter une maison et que j’ai des enfants.

Et tes filles, sont-elles nées au Témiscouata ?

Oui !

Sens-tu qu’elles sont bien accueillies et bien intégrées ?

Présentement, je te dirais qu’elles sont bien aimées par pas mal de monde ! C’est sûr que des fois, des enfants, ça se chicane, mais c’est vraiment une belle atmosphère ici. S’il se passe quelque chose, les parents agissent, et on est capables de régler ça ! Je n’ai pas de crainte pour mes enfants. Et elles sont comme moi, elles savent ce qu’elles veulent ! En général, c’est un beau milieu pour les enfants, ici !

À propos de Marie-Amélie Dubé

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