De la chambre chinoise à l’acteur-réseau

Texte | Michel Lagacé

L’origine de certaines connaissances ne nous est pas toujours connue. Quand je la découvre, et comme cette information a son importance dans les enjeux de la société actuelle, j’ai vite le goût de la synthétiser, d’en vérifier les sources, à la fois pour moi, mais aussi pour les partager…

C’est ce que j’ai fait après avoir terminé la lecture du dossier sur « Les 10 philosophes qui influencent le monde… pour le meilleur et pour le pire » dans Le Nouveau Magazine littéraire (# 25, janvier 2020).

Je découvrais dans cette revue française de nouveaux termes (de là le titre de cet article) et bien d’autres concepts et leurs origines que les initiés de la sociologie et de la philosophie de haut niveau connaissent déjà.

Il n’y a rien de la philosophie de redite ou du développement personnel à la Michel Onfray, et autres personnages à la mode, dans la liste proposée dans ce magazine littéraire. Ici et enfin, on n’est pas dans la dérive de « Tout le monde est beau et gentil » ou de la peur de la moindre différence qui dérange le confort de l’Occident et du Québec en particulier.

Les responsables de ce dossier n’ont pas inclus le linguiste américain Noam Chomsky, car ils le considéraient davantage comme « un critique de la société », qu’un philosophe au sens propre, malgré sa grande influence et le fait qu’il soit l’intellectuel le plus cité dans le monde. On lui consacrait tout de même une photo (je tenais à le souligner) au début du dossier : « Le making of d’une liste » qui avait bien des règles.

Donc, pas facile de s’y classer, pourtant le philosophe-sociologue canadien Charles Taylor s’y retrouve parce que sa réflexion influente «prend en compte la valeur des autres cultures, sans rien céder à l’universalisme». « Des différences culturelles, qui fondent selon lui, les identités individuelles. » Son livre, Les Sources du moi (1989), est maintenant un classique.

Les responsables de ce classement ont quand même pris la peine de nommer certains penseurs bien connus dans des encadrés : «Les-hors-la-liste, ou outsiders, tel l’Allemand Peter Sloterdijk, et l’Américain Fredric Jameson, entre autres, qui a décrit, à la suite de Lyotard, le postmodernisme comme une spatialisation de la culture sous la pression du capitalisme. Ou encore ils ont mentionné la jeune garde qui se penche sur le développement d’une pensée en devenir tels Markus Gabriel, Corine Pelluchon et Timothy Norton.

Plusieurs, dans cette liste de dix, m’ont fait découvrir de nouveaux concepts, ou l’origine de d’autres et leurs termes associés. Des notions importantes dans la suite des choses à travers les grandes questions que notre époque se pose.

« Quel est notre conception de la nature dans le destin écologique qui s’ouvre devant nous ? »

Des interrogations dans l’air du temps : La révolution du genre, les interrogations que soulèvent les technologies et l’intelligence artificielle, quelle est notre conception de la nature dans le destin écologique qui s’ouvre devant nous ? Sans oublier les inégalités entre hommes et femmes et les interrogations autour des identités culturelles et l’enjeu des différences dans nos démocraties en péril.

La chambre chinoise et l’intelligence artificielle

Le philosophe américain John Searle à l’aide du concept de La chambre chinoise*, développé dans Actes de langage (Speech Acts,1969), soutient « que l’intention est une capacité humaine irréductible à ses processus neurobiologiques sous-jacents.» Une réflexion d’importance pour l’intelligence artificielle. La notion de la chambre chinoise suggère qu’il ne suffit pas qu’un ordinateur soit capable de reproduire de façon parfaite des comportements linguistiques pour qu’on puisse en déduire qu’il comprend une langue. Pour Searle, l’esprit n’est pas un programme, il donne ainsi des moyens de résister aux sciences cognitives et aux réductionnismes en tout genre. Cette démonstration de La chambre chinoise a été critiquée, et même remise en question, mais elle est à l’origine de bien des questions en lien avec les avancements de l’IA.

Le genre

On retrouve dans cette liste, la très contesté philosophe et « l’autrice à polémique » Américaine, Judith Butler. C’est par elle qu’est arrivé le bouleversement du genre qui a eu beaucoup d’influence sur le féminisme et la théorie queer. Par-delà la base biologique objective qu’est le sexe à la naissance, ce serait, selon elle, à travers la répétition d’une série de gestes culturellement et socialement « construits » que nous nous constituons, et même sentirions, homme ou en femme ». Trouble dans le genre, (1990).

L’identité et les différences ethniques

Pour les questions d’identité et, malgré plusieurs différences dans leurs réflexions, je regroupe pour les besoins de cette synthèse les sociologues-philosophes Charles Taylor dont j’ai parlé plus haut et Kwame Anthony Appiah (G.-B. Ghana). Pour ce dernier, la notion d’identité est un des axes majeurs de sa réflexion. Il croit en la possibilité de sociétés où existent des différences ethniques assumées sans que cela nuise à leur unité . « Nous pouvons vivre ensemble sans avoir besoin de religion commune, ni d’ancêtres communs ». Universaliste, il défend la religion, toutes les religions, qui sont pour lui des points de vue singuliers aptes à enrichir ceux des autres… » The lies that bind. Redefinied identity. (2018)

La démocratie

Dans les journaux et l’espace public allemand, Jürgen Habermas est devenu, après la seconde guerre, « la conscience de l’Allemagne nouvelle » en soutenant « la vision d’une démocratie fondée sur un consensus né de la discussion libre ». Sa Théorie de l’agir communicationnel (1981) est un classique. Mais les temps changent en Allemagne, car depuis 2013 une droite dangereuse, ouvertement xénophobe, fait irruption dans le quotidien et au sein du gouvernement de ce pays.

Le combat des femmes

Avec son essai, Les subalternes peuvent-elles parler ? (1983), la philosophe indienne Gayatri Chakravorty Spivak souligne, en reprenant la notion de subalterne de Gramsci, combien les femmes du tiers-monde ont été exclues des possibilités de parole. Elle dénonce autant «la prééminence masculine» qu’un féminisme « bourgeois » inscrits au centre de la pensée occidentale. Elle est l’une des leadeuses des études postcoloniales en plus d’être la traductrice en anglais et la préfacière de la grammatologie de Jacques Derrida. Elle a ainsi contribué à la célébrité américaine de l’idée de déconstruction.

L’émotion et la littérature

Selon l’Américaine Martha Nussbaum, «Toute politique est une politique des émotions, cherchant à exploiter les pulsions régressives du public, alors que la démocratie se doit d’inviter à en faire un usage éclairé.» La fragilité du bien (1986). Elle s’est élevée contre l’homophobie et le statut illégal de la prostitution. « Elle est ce qu’on nomme aux États-Unis une libéral de gauche attachée à la liberté de l’individu ».

Ce qui est fort intéressant, c’est sa vision de la littérature : « Si la littérature ne produit pas de philosophie générale et prescriptible, elle dévoile des situations cachées et des injustices enfouies. Possédant la vertu cognitive d’offrir des expériences de pensée, elle permet d’organiser la confrontation des lois à la diversité culturelle et identitaire des sociétés: elle constitue, soutient l’universitaire, un élément crucial de philosophie morale.»

De l’idée de nature à l’acteur-réseau

Le philosophe et sociologue français Bruno Latour systématisera la critique du partage illusoire construit par les modernes entre nature et culture, technologie et politique, savoir et mythe. Sa théorie de l’acteur-réseau (ANT) est une nouvelle approche d’un vaste système dont le centre est « un renversement de perspective décisif sur l’idée de Nature qui, comme le montre son livre, Face à Gaïa (2015) a des implications majeures sur notre conception du combat écologique.

Cette théorie implique l’idée de modes d’existence différents, selon les champs de l’activité humaine. Influencé par Gilles Deleuze et Michel Serre, entre autres, il a décrit avec d’autres chercheurs le processus de recherche scientifique et les conditions de productions en laboratoire comme étant une construction sociale. Une approche sociologique qui prend en compte, dans son analyse au-delà de l’humain, les objets «non- humains» et les discours, car ces derniers sont considérés comme des acteurs, ou des actant, sans distinction ontologique dans un réseau de signes et de significations, chacun participant à ce réseau. Et c’est l’ensemble de ces relations qui le font se tenir (des similitudes avec le réseau Internet).

Ce qui amène Bruno Latour à rejeter la séparation entre Humain et «Non-Humain» et aussi entre Politique et Science (et Technologie) et plus largement entre Nature et Société. Selon lui et ses confrères de pensée, le monde doit être pensé en termes de réseau et non en termes de groupes sociaux, ce qui l’ouvre à une nouvelle approche de la définition de la Nature, poussant ainsi « la philosophie à un renouvellement métaphysique d’ampleur ». Deux autres philosophes, Alain Badiou (France) et Slavoj Zizek (Slovénie) complètent cette liste préparée par le magazine.

Tout ça, est évidemment bien sérieux, mais je pourrais aussi dire comme Jean Giono l’écrivait dans l’un de ses aphorismes : « L’homme se peint plus vrai par ses turpitudes quotidiennes que par sa science et ses découvertes. » À nous d’y réfléchir…

*La chambre chinoise est une expérience de pensée imaginée par John Searle vers 1980. Searle se demandait si un programme informatique, si complexe soit-il, serait suffisant pour donner un esprit à un système. Par exemple, une personne enfermée dans une pièce avec un livre de règles pour assimiléer une langue qu’il ne connaît pas, pourrait répondre avec exactitude dans cette langue aux questions qu’on lui pose de l’extérieur de cette pièce.

À propos Marie-Amélie Dubé

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