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As-tu deux minutes ? Rencontre avec Maurice Vaney, président et fondateur du RVGG

texte et photo MAD

 

On parle souvent du Rendez-vous des Grandes gueules comme d’un incontournable. Ses invités de marque, la Grande menterie, la Veillée de la francophonie, mais on parle rarement de l’homme derrière l’équipage, qui tisse, depuis 22 ans, la toile de fond des RVGG. Après une heure passée avec Maurice Vaney, on comprend rapidement pourquoi ce festival dure depuis aussi longtemps ! Maurice Vaney aimerait avoir son propre numéro, son heure de gloire, son moment à lui dans l’arène, avec le public ! Oui, oui ! Il se promet à chaque fin de festival que l’année suivante sera la bonne et il investit tout son temps et son énergie en étant porté par cet espoir ! FAUX ! HA ! HA ! Bien qu’il soit tout qu’un amoureux des mots, de la langue, des histoires, ce ne sont certainement pas les feux de la rampe qui l’embrasent ! Monter sur scène et prendre la parole est plutôt un vecteur d’angoisse pour lui. Du moins, c’est ce qu’il m’a dit ! Mais il m’a aussi mis en garde quant à son aisance à brouiller les pistes. Donc, est-ce vrai ? Est-ce faux ? Qu’il le veuille ou non, je vous le confirme, Maurice Vaney, c’est tout un conteur !

 

MAD : À quel moment as-tu pris conscience des mots, de la parole et du fait que l’humain se raconte ?

M.V. : Mon père était cuisinier et tous les samedis soirs, après la fermeture, il invitait des amis à jouer au poker. Ils descendaient dans la cave, près de la salle des fournaises, et ils jouaient là. Mon père gagnait toujours. J’observais de près ses actions pour voir s’il trichait, mais non. À un moment donné, j’ai compris pourquoi il gagnait tout le temps. Il contait toujours des histoires ! Il détournait l’attention et créait des distractions à ses adversaires. Il était fin renard, non ? Voilà ! C’est comme ça que j’ai découvert le pouvoir des mots et le pouvoir des histoires. Pour ce qui est de l’amour des mots, c’est en lisant la poésie de Federico García Lorca. Ses poèmes avaient comme une résonance de flamenco. La poésie m’a beaucoup appris sur la valeur et le poids des mots. J’ai passé beaucoup de temps avec les mots en bas âge aussi. J’étais très indiscipliné au collège. Quand le professeur donnait les notes de discipline dans la grande salle d’étude, il nous nommait un à un. Quand il disait mon nom, « Vaney ! », tout le monde se mettait à rire : « Parle dans les rangs, dérange dans la classe, parle dans la salle d’étude, parle à la chapelle, parle pendant les cours… » Pendant que mes amis partaient chez leurs parents, moi je devais rester au collège et copier le dictionnaire.

 

MAD : Donc, ils ont nourri la bête ! C’est de la faute du collège si tu aimes autant les mots ! (Rires.) Donc déjà en bas âge tu parlais beaucoup ! Tu avais déjà le bagout du conteur ?

M.V. : Je ne détestais pas ça ! J’aimais ça faire rire le monde ! Les estomper, les surprendre !

 

MAD : Les estomper ? C’est français ça ?

M.V. : Ça, c’est un anglicisme. Ça vient de la région de Hull. Je viens de là. Maintenant, ils appellent ça Gatineau, mais Hull c’était bien particulier. C’était une culture très ouvrière. Gatineau c’était la banlieue, c’était une région avec beaucoup de papeterie, et après ça il y avait Aylmer, c’était anglophone.

 

MAD : Mais « Vaney », ce n’est pas anglophone ?

M.V. : Non, non. C ’est Suisse. Mon père a immigré au Canada en 1951. Il m’a mis dans ses bagages. En fait, je suis né en France. Il était brasseur. Il a eu un stage à Paris, il a rencontré ma mère, une Italienne dont le père tenait un restaurant dans lequel mon père allait souvent prendre un café. C’est comme ça que je suis né, accidentellement. Un Suisse et une Italienne à Paris !

 

MAD : Est-ce que les mots ont pris une place spéciale dans ton parcours professionnel ou ont influencé tes activités ? Dans quel domaine as-tu travaillé ?

M.V. : Eh, misère ! Moi j’ai fait mille métiers ! As-tu deux minutes ? (Rires.) Après mon cours classique, je suis allé étudier en sciences politiques à l’Université d’Ottawa, ensuite j’avais envie de voyager. Avec un de mes amis, on s’est embarqués dans l’armée pour faire du cash. On a fait l’artillerie au Manitoba. Donc une fois qu’on a eu notre pognon, on était prêts à partir ! On a fait une conférence de presse pour annoncer notre voyage parce qu’on voulait faire Montréal-Patagonie en deux chevaux ! Les journaux ont parlé de nous ! J’avais même rencontré Gérard Pelletier qui à cette époque était le rédacteur en chef de La Presse, et il m’a dit : « Envoie-nous un article toutes les semaines pis on va te publier dans La Presse. » On s’est greyés d’une machine à écrire et on s’est dit « on s’en va ! ». Mais avant de partir, nous étions en septembre, il fallait bien fêter notre départ… On est partis en janvier finalement, et on avait plus une cenne ! En arrivant à Monterrey, j’ai donné ma première conférence en espagnol alors que je ne parlais pas un mot de cette langue au départ du voyage. On est arrivés dans une manifestation monstre d’étudiants, ça brassait. J’avais rencontré un journaliste qui s’est mis à me demander de parler de l’indépendance du Québec.

 

MAD : Parler d’indépendance en 1961 ?

M.V. : En 1961, c ’était les balbutiements de l’indépendance. C’était à l’époque menée par l’Alliance laurentienne, qui était un mouvement assez de droite, curieusement. Un nationalisme de droite. Il y avait un monsieur Chaput à Hull, Marcel Chaput, qui était fonctionnaire au fédéral. Il était sorti dans les médias en disant : « On est supposé être dans un pays bilingue, pis moi je ne peux pas travailler dans ma langue ! » Il a fondé un groupuscule indépendantiste à Hull, et moi j’y allais de temps en temps. C’était avant le RIN et le PQ. Il a perdu sa job, bien évidemment ! Il a publié aux Éditions de l’Homme un livre dont le titre est Pourquoi je suis séparatiste.

MAD : Après ton voyage, qu’as-tu fait ?

M.V. : Je suis allé enseigner au Manitoba dans une communauté métisse anglophone. C’était trippant ! Le soir, après les cours, on écoutait du jazz puis on dessinait avec les jeunes. Ensuite, je suis retourné à Hull. Mon père avait un resto et il n’y avait rien dans la cave. J’y ai ouvert une boîte à chansons. Ça s’appelait Le Mazot ! (Rires.) C’était style Saint-Germain-des-Prés, en grosses pierres massives. C’était le renouveau de la chanson au Québec. On était en 1963. Tous les grands y sont passés : Gilles Vigneault, Charlebois, Pauline Julien, Claude Léveillé… J’ai aussi des histoires avec Pierre Calvé, Claude Gauthier, Tex Lecor. Nomme-les, ils étaient là. Ils n’étaient pas nécessairement encore grands à l’époque, évidemment. Celle qui m’a sauvé la mise, ç’a été Clémence Desrochers. Elle arrivait en ville et la place se remplissait. Elle avait un pouvoir d’attraction, c’était phénoménal ! C’était un peu une conteuse aussi !

 

MAD : Si on parlait des RVGG ! C’est quoi les Grandes Gueules pour Maurice Vaney, pour le public et pour les conteurs ?

M.V. : Je suis un égoïste ! (Rires) Donc, les Grandes Gueules, c’est d’abord pour me faire plaisir ! J’aime me faire raconter des histoires. Comme bien des gens qui l’ont oublié au profit de NETFLIX et des téléséries de ce monde. Mais c’est certain qu’en tant qu’organisateur, je n’ai pas la même écoute. J’observe beaucoup le public et ses réactions. J’apprends beaucoup. J’ai aussi une préoccupation sociale pour que l’art de prendre parole ne se perde pas. Parce que c’était ça mon objectif principal quand j’ai créé le festival. C’était de redonner le goût au monde de prendre parole, d’arrêter d’être sidéré devant leur boîte à images et plutôt d’écouter les autres raconter leurs histoires. Approprions-nous nos histoires ! Retrouvons le goût d’être ensemble et de se raconter afin de retrouver une proximité avec l’autre. On a mis en place des activités pour le public afin de les amener vers ça : l’atelier de récit de vie, la Soirée Casse-gueule et la Grande menterie qui sont des micros libres et qui contribuent à valoriser les histoires de chacun qui dorment en nous. Le Concours national de la plus grande menterie a permis d’accéder à une première scène pour de nombreux conteurs comme Boucar Diouf, Mathieu Barrette, pour ne nommer que ceux-là. Les ateliers de contes et récits de vie ont permis la compilation du patrimoine oral de la MRC des Basques et ont mis en lumière le conteux Victor Bélanger. Pour le public, les RVGG, c’est un événement de solidarité ! Un rendez-vous de fierté pistoloise ! Évidemment, ce n’est pas tout le monde qui y participe. Mais bon, nul n’est prophète en son pays. Heureusement, les salles sont remplies et une bonne partie de la communauté se rassemble année après année pour se faire raconter des histoires ! Pour les conteurs, je ne veux pas me vanter, mais quand ils arrivent à la Forge, leur réaction est unanime : wouah ! Ils sont bouche bée devant l’aura qui se dégage du lieu. Ils me disent tous que c’est un cadeau pour eux de venir à notre festival et que le public de Trois-Pistoles est singulier, différent de celui qu’ils ont ailleurs. Un public attentif, très participatif, mais pas trop, et surtout volontaire ! « Envoyemoi des histoires, chus capable d’en prendre ! » On a fait venir des conteurs hors-norme ici. Je ne sais pas si tu as déjà vu Myriam Pélican, une conteuse française. Elle te charrie pas pire, elle va te chercher loin là. C’est capoté, c’est déjanté… mets tous les adjectifs que tu veux. C’est un défi que je me suis donné de diversifier le style des conteurs et des fois, je prends quelques petits risques. J’avais beaucoup entendu parler d’elle, mais quand elle est montée sur la scène, « oh putaigne ! » je me suis dit en dedans. « Qu’est-ce que j’ai fait là ? » Puis là, ç’a pris 10 secondes et le public avait embarqué ! C’est signe que le public de Trois-Pistoles est en ouverture et capable de recevoir des contes à toutes les sauces.

 

MAD : Justement, cette diversité de conteurs, tu dois les repérer. Tu procèdes comment ? Dois-tu faire tous les événements de conte pour aller à leur rencontre ?

M.V. : Écoute, je vais te décevoir ! Parce que le Festival est propriétaire de la Forge à Bérubé, on n’a pas les fonds nécessaires pour aller dans tous les festivals à l’international. J’ai quand même profité de quelques invitations dans des festivals, comme au festival de Chimay qui est LE festival en Belgique. J’ai aussi été dans un autre en Bretagne, qui n’existe plus malheureusement. Mais en 22 ans, j’ai fait seulement trois événements. Mais c’est de ma faute aussi, parce que je viens d’apprendre qu’il y a des bourses pour aller à l’international. (Rires.) Je vais tous les deux ans à Montréal pour le Festival interculturel du conte. La grande partie de mon repérage se fait grâce à mon réseau. Beaucoup d’organisateurs de festival de l’Europe, et même de l’Afrique, viennent au RVGG. Je crée des liens avec eux, et ceux avec qui je sens qu’on est sur la même longueur d’onde, je leur demande c’est quoi les tendances par chez eux, c’est qui leurs favoris, s’il y a de la relève à surveiller, s’ils ont des coups de coeur. Il y a aussi les conteurs avec qui j’échange au Café des conteurs durant le festival. On finit toujours par parler de leur réseau d’amis conteurs et échanger des contacts. Ils me mettent souvent sur des pistes que je vais valider par la suite.

 

MAD : Quel est principal défi du programmateur d’un festival de contes ?

M.V. : Tenir compte des imaginaires de chaque conteur, des imaginaires culturels, des différents styles. C’est une de nos forces au RVGG. Le festival est comme un grand bateau sur lequel chaque artiste est un membre de l’équipage avec des tâches qui peuvent varier, mais tout aussi importantes pour se rendre à destination. Aussi, toujours accompagner le conteur en émergence jusqu’à ce qu’il soit une pointure, offrir une échelle pour que le conteur se sente dans une zone confortable pour avoir le goût de se développer et de continuer. J’étais content quand Renée Robitaille a écrit dans un bouquin : « Le festival des Grandes Gueules, c’est le premier qui nous a offert la chance à nous, conteurs de la relève. »

 

MAD : Pour la 22e édition, à quoi peut-on s’attendre ?

M.V. : Cette année, on a lancé un rendez-vous sympathique avec les territoires acadiens. Ce sont des territoires qui ont une âme commune et un coeur commun, mais qui ont des couleurs, histoires et vécus différents, qui s’expriment de manière complètement différente au niveau du langage. Le chiac, par exemple, c’est quelque chose en soi ! Chaque année, on faisait venir des conteurs acadiens. Mais cette année, on met le paquet, on fait une soirée entièrement dédiée aux Acadiens à l’école secondaire. On a aussi une belle rencontre prévue avec (roulement de tambour…) Antonine Maillet ! On y abordera la place de la tradition orale pour la culture acadienne et on lance la discussion avec les artistes du conte présents au festival. Comme la scène slam est particulièrement dynamique dans le coin, on ajoute des matelots de l’oralité sur le bateau. On propose une soirée de contes slamés à Rimouski. En ouverture, un retour attendu de Simon Gauthier avec une toute nouvelle création qui intègre danse et musique. On a bien sûr des piliers du conte qui nous viennent des vieux pays : Pascal Mitsuru Guéran qui nous propose une thématique fort originale sur les disparitions volontaires au Japon et Jeanne Ferron qui nous amène toute sa folie. Ce que j’aimerais vraiment, c’est que les gens se lancent à la découverte des imaginaires en formule solo en plus des classiques soirées en collectif du vendredi et samedi. C’est lors de ces spectacles que tout le talent se déploie. Comme chaque année, on aura aussi une belle gang de conteurs de la région. Finalement, on terminera sur une note traditionnelle avec l’animateur des dimanches du conte de Montréal : Francis Désilets.

 

MAD : Est-ce que tu prépares une relève ? Tu semblais dire que ce serait ta dernière année, mais on m’a dit que ce n’était pas la première fois que tu disais cela ! (Rires.)

M.V. : Pour vrai, je suis inquiet. J’aimerais transférer mon rôle de président à quelqu’un, mais il n’y a pas foule. Ça prend quelqu’un de disponible et qui a le temps de s’investir. Les jeunes sont tous dans le brouhaha du quotidien : famille, école, chum, blonde, travail. C’est ça, la réalité. C’est aussi une question de connaissances. Est-ce que je garde trop les choses par-devers moi ? Encore, je sais que je suis assez généreux, mais encore faut-il que les gens aient le temps d’écouter la transmission de l’expérience. Avec Gabou, j’ai une partenaire de travail exceptionnelle, mais dans la culture, dans le conte en particulier, on n’est pas capable d’offrir de superbes conditions de travail à long terme. C’est beau dans le moment, mais dans 2 à 3 ans… Il n’y a pas d’avantages sociaux, de REER. Ce n’est pas long qu’ils ont besoin d’une meilleure sécurité et qu’ils ont fait le tour. Ça fait six coordonnateurs qui passent depuis les débuts. La situation pour l’avenir est préoccupante. On dit toujours qu’il n’y a personne d’irremplaçable, mais au moment où on se parle, je ne vois pas quand je pourrai quitter le bateau… À moins d’une mutinerie ! Mais pour l’instant, j’ai encore deux autres projets en chantier pour les prochaines années, entre autres donner d’avantage la parole aux Autochtones, puis une édition dédiée plus particulièrement à la parole des femmes. Bref, vous n’avez pas fini d’entendre parler de nous autres !

 

MAD : Donc, tu vas te rendre jusqu’au 25e ?

M.V. : (Silence… et rires.)

À propos Marie-Amélie Dubé

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