Annie Saint-Pierre : Le dialogue des contrastes

Texte | Thiébault Rouyer
Photo | Danny G. Taillon

Réalisatrice originaire du Kamouraska, Annie Saint-Pierre vit maintenant à Montréal. Son court-métrage Les grandes claques, terminé cet automne, prend la route des festivals.

« 24 décembre 1983, 22 h 50 ; Julie (Lilou Roy-Lanouette) et ses cousins ont mangé trop de sucré, le père Noël est en retard, et Denis (Steve Laplante), seul dans sa voiture, angoisse à l’idée de remettre les pieds dans la maison de son ex-belle-famille pour venir chercher ses enfants. »

Tandis qu’elle s’apprête à donner la vie, Annie m’a accordé un peu de temps pour discuter de son film, de sa vision de la carrière et de son rapport au cinéma.

Quelle est l’origine de Les grandes claques ?

C’est un court-métrage que j’avais commencé à écrire il y a longtemps, mais il est resté plusieurs années dans mes tiroirs. Il y a 3, 4 ans, j’ai fait une première fiction, un film sur Jean-Marc Vallée entièrement en mandarin. J’ai eu beaucoup de plaisir à le réaliser. La fiction, ce n’était pas aussi stressant que ce que je pensais. Je me suis dit : « Je ressors ce scénario-là puis je vais le retravailler et j’ai envie de tourner de la fiction. » Il y avait la gang de Colonelles films que je connaissais déjà. On savait qu’on voulait travailler ensemble. Je leur ai montré le scénario, puis les filles ont dit oui tout de suite. Ce sont des productrices extraordinaires ; je n’aurais pas pu mieux tomber.

Ce n’est pas banal de réaliser un court-métrage à cette étape de ta carrière.

C’est vrai qu’aller vers le court-métrage quand tu as plus de 35 ans, ça ressemble moins au chemin classique. Tu n’es plus dans la batch des jeunes talents à venir. On pourrait dire que je détonne ou que ce n’est pas le meilleur plan de carrière, surtout après des longs métrages, mais ces questions-là ne se sont pas trop posées à moi.

J’ai été super chanceuse à ma sortie de l’université, de mon bac en Cinéma, je n’ai pas fait d’autres métiers que celui de réaliser ou d’écrire. J’ai touché à plein de différents genres dans le milieu. C’est comme si, au lieu de me diriger dans un apprentissage vertical, je suis allée plus à l’horizontale. J’ai toujours fait le choix de privilégier l’envie du moment présent au plan de carrière trop structuré. Peu importe le genre ou le format, le cinéma reste le cinéma. Un court-métrage, ce n’est pas un long-métrage écourté, c’est tout un langage particulier. Je préfère me laisser mener par l’histoire que j’ai envie de raconter pour déterminer la forme. Mais c’est vrai que l’expérience prise en documentaire ou à la réalisation de making-of m’a permis de réaliser un premier film de fiction en ayant les genoux plus solides.

L’un des points forts du film est ce double point de vue : celui des enfants et celui des adultes.

Oui, c’était ce que je voulais amener dans le récit autant que dans la forme. Parfois, on se retrouve catapulté·e en tant qu’enfant dans une émotion d’adulte, et parfois, comme adulte, on se retrouve aussi vulnérable qu’un·e enfant. J’avais envie que le film soit mené par deux personnages principaux, le père et sa fille, que ce soit un double coming-of-age. J’ai essayé de créer cette ambiance-là : quand on est avec les enfants, c’est super sensoriel, on est dans l’action, on voit à leur hauteur ; il y a des gens qui passent, il y a des textures, il fait chaud, puis tout est proche, ça bouge. Le monde de Denis est plus froid, autant dans les couleurs que dans les mouvements de caméra ; on est plus fixe, on a une certaine distance. Denis s’intègre mal dans le paysage chaleureux de ce Noël auquel il n’appartient plus. Pour moi, c’était la façon d’établir un dialogue entre ces deux mondes : le monde de l’enfance puis le monde des adultes. L’enfant ne disparaît jamais complètement, puis l’adulte arrive à un moment donné, et on vit avec ces deux parts-là.

Ce que je trouve fascinant dans l’être humain, c’est sa dualité. Je vois des zones de gris partout. Le blanc et le noir, je trouve que ce ne sont pas les récits les plus intéressants. On est vraiment complexes, et dans nos relations encore plus. Il existe autant de cruauté dans les moments ordinaires que de douceur dans les liens qui les accompagnent. Le cinéma, c’est le fait de jouer avec ça, d’opposer des choses qu’on n’aurait pas mises ensemble ; le banal et le traumatique.

Dans le contexte des années 80, la vulnérabilité de Denis, le père, est quasi anachronique.

C’est sûr qu’à cette époque, ce n’était absolument pas la norme sociale d’être un homme sensible et près de ses émotions, qui veut passer Noël avec ses enfants. C’est tout le tragique de la situation pour lui, d’être pris avec cette sensibilité et ces émotions-là, d’être pris devant son ancienne belle-famille qui lui offre une empathie limitée. Il·Elle·s ne sont pas habitué·e·s à ces circonstances-là. C’est le premier divorce de la famille, donc il·elle·s ne savent pas comment agir et sont très maladroit·e·s. Il·Elle·s sont à peine capables de se douter de ce que l’autre vit ; c’est trop loin de leur réalité. Essayer de se projeter dans ce que Denis ressent gâcherait leur party. Maintenant, on sait ce que c’est, on est capables de comprendre. C’est ce qui force la petite Julie à faire un pas dans l’empathie, dans une vie affective et émotive plus adulte. Elle, elle voit la brisure de son père.

Avant de partir à Montréal, tu habitais le bas du fleuve ?

Oui, j’ai eu cette chance de naître près du fleuve. Mon père habite encore à Saint-Pascal dans la maison où je suis née, et puis, on s’en doute maintenant, mes parents sont séparés, puis ma mère est partie. Fait que ma petite enfance était entre Saint-Pacôme et Saint-Pascal. Ensuite, de la maternelle au cégep, j’étais à Rivière-du-Loup.

Ton film Fermières a rapport avec tes origines ?

Je ne crois pas que j’aurais eu envie de faire ce film si je n’avais pas grandi en région. Ce qui m’a inspirée, c’est que ma grandmère faisait partie du cercle de fermières de Saint-Pacôme. C’était le premier regroupement où les hommes n’avaient pas le droit d’aller. Cela fait plus de cent ans que ça existe. Elles faisaient des expositions ensemble des plus belles pièces qu’elles avaient tissées ou tricotées, des concours de petits muffins, des affaires comme ça. Ça peut avoir l’air désuet pour certain·e·s, mais ce regroupement-là a été vraiment important pour les femmes de plusieurs générations.

Tu as donc cherché à partager l’histoire de ta grand-mère ?

En quelques sortes, mais elle a surtout été une muse. Une fois, elle m’a dit : « Ça fait soixante ans que je vais là, que je vais voir les mêmes femmes une fois par mois puis qu’on se raconte nos histoires. » Ça m’a comme pogné au coeur parce que je me suis dit : « C’est un groupe avec qui tu passes une partie de l’histoire du pays, avec qui tu as écrit ta vie, à toi, mais aussi celle d’un territoire. » Alors je me suis lancée à la rencontre de plein de femmes de partout dans le Québec. J’avais envie de les observer avec un intérêt réel pour les grandes questions philosophiques que leur engagement posait, tout en restant fun à regarder. Je me suis reconnectée un peu avec cette culture-là, tout en ayant un regard fascinant d’une personne qui ne vient pas de l’intérieur. C’est un film sur la transmission contre la désuétude. Qu’est-ce qu’on fait quand on vieillit puis qu’on ne peut pas transmettre ce qui a été tellement important pour nous au suivant ou à la suivante ? J’ai vu beaucoup ma grand-mère être là-dedans, nous parler de ces fermières, vouloir qu’on s’inscrive puis entendre ses filles dire : « Je ne veux pas tisser, je n’ai pas le temps de faire ça, je n’ai pas le temps de tricoter. Voyons que je vais aller faire des concours de muffins ! » Mais elle, c’était toute sa vie. J’aurais pu rentrer dans cet univers avec un gros jugement, puis en faire des scènes comiques tout le temps, ou rentrer dans ce film-là pour en faire un hommage, les présenter comme quelque chose de grand et de parfait. Il n’y aurait pas eu d’intérêt. Ce qui est intéressant, c’est de mettre les deux, de mettre des détails qui apportent un échange entre mon univers et le leur. Je trouve que le cinéma, ça sert beaucoup au dialogue.

Merci, Annie, pour ces belles réponses. Quels sont tes projets pour la suite ?

On a plusieurs beaux festivals qui s’en viennent – pour Les grandes claques. Les critiques ont été vraiment bonnes ; on a eu un accueil au-delà de toute espérance. J’ai hâte de le présenter au Québec aussi ; ça va se faire en juin. D’ici là, j’ai un long métrage documentaire qui est en production avec Metafilms et qui s’appelle Le plein potentiel, sur les coachs de vie. On a dû cesser de tourner à cause de la pandémie. En attendant, parce que le documentaire est justement contraint au réel, j’ai plus de temps pour aller vers mon imaginaire. J’écris un long métrage de fiction avec les Colonelles, les productrices des Grandes claques. Puis, je vais avoir un enfant d’ici une dizaine de jours, et je rêve éventuellement de trouver une maison dans le bas du fleuve, pour écrire et élever ma petite.

FILMOGRAPHIE

Hygiène sociale, 2021, 80 min – Fiction Productrice, réalisé par Denis Côté
Les grandes claques, 2020, 18 min – Fiction Scénariste, réalisatrice
Wilcox, 2019, 60 min – Fiction Productrice, réalisé par Denis Côté
让-⻢克·瓦雷 (Jean-Marc Vallée), 2015, 5 min – Fiction Scénariste, réalisatrice
L’autre Guibord de la caméra, 2015, 43 min – Documentaire Scénariste, réalisatrice, camérawoman
Fermières, 2013, 83 min – Documentaire Scénariste, réalisatrice
Moi aussi je m’appelle Gabrielle, 2013, 46 min – Documentaire Scénariste, réalisatrice, caméraman, productrice déléguée
C’est moi, je le jure !, 2008, 23 min – Making-of de C’est pas moi, je le jure ! Scénariste, réalisatrice, camérawoman, productrice déléguée
Migration amoureuse, 2007, 52 min – Documentaire Scénariste, réalisatrice et camérawoman
Jean-Pierre Ronfard : sujet expérimental, 2003, 59 min – Film de fin d’études

À propos de Marie-Amélie Dubé

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