À propos de la chimie, des mormons, de Darth Vader et d’Emmanuel Kant

Texte | Anonyme
Photo | Marie-Amélie Dubé

Voilà. Je revisse le couvercle, je sors de la salle de bain et je cogne à leur porte. Geneviève m’ouvre la porte, et je lui remets ce qui était un petit contenant stérile et qui est devenu un petit contenant fertile. Je viens de faire un don de sperme. C’était ainsi que ma famille nucléaire devenait une famille… covalente.

Tout ce qui entoure le don de sperme suffirait à faire vivre un humoriste ! Évidemment, la gêne autour du petit pot et de la façon utilisée pour le remplir, mais aussi la gêne de nos amies quand elles nous ont fait cette demande…

Plutôt intello et pas remarquablement « bien bâti », je ne me considérais pas comme un « mâle reproducteur ». Être considéré comme un bon candidat au don de sperme venait m’enorgueillir à des niveaux jamais égalés ! Sur le champ, notre réponse n’a été ni instantanée ni claire. Le philosophe Emmanuel Kant définit le mariage comme étant l’usage exclusif des fonctions reproductrices d’une autre personne (citation très libre !). Ma blonde avait un droit de veto, et nous avons longtemps ruminé la question.

Donner la vie est transcendant, peu importe si l’intention est d’élever ou non ses enfants. Avoir un·e enfant transforme même les gars qui disparaissent après avoir mis leur copine enceinte. Ces derniers refont surface des années plus tard pour rattraper le temps perdu avec un classique « Luke, I am your father ! » Je ne leur lance pas la pierre : revenir sur ses actes pour réparer les dommages est admirable. Ma copine souhaitait que nous vivions ensemble l’arrivée d’un·e premier·ère enfant avant de donner un coup de pouce à nos amies. Avoir fait un don avant d’avoir nos propres enfants nous aurait décalé·e·s dans nos cheminements. C’était d’une sagesse que j’estime maintenant beaucoup.

Ma décision était motivée par l’amitié pour mes amies, mais aussi par une volonté de faire un pied de nez aux conventions sociales et, je dois l’admettre, par mon égo atavique de mâle reproducteur que je venais de découvrir. En ce sens, l’accord de ma blonde était plus noble ; c’est par pure amitié pour nos amies qu’elle a accepté. Depuis, quatre têtes châtaines partagent nos vies : nos deux enfants et les enfants de nos amies, qui sont aussi… les nôtres.

«Luke, I am not your father!» (Darth Vader)

Je n’avais pas pensé que le vocabulaire poserait problème. Je suis plus qu’un donneur de sperme parce que leurs enfants me connaissent. Je les garde à l’occasion, nos enfants jouent avec eux·elles… D’un point de vue biologique, je suis leur père, et mes enfants sont demi-frères et demi-soeurs avec les enfants de nos amies. Mais je ne veux pas utiliser le mot « père » ; ces enfants ont deux mères, et je ne dois pas être le troisième joueur qui s’immisce dans leur famille pour brouiller les cartes. Je suis plutôt un genre de parrain.

«Rendu là, c’est un manque de vocabulaire!» (Michel Chartrand)

Le manque de vocabulaire pose encore plus problème quand je dois nommer notre relation devant autrui. Comment est-ce que je peux appeler la fille de mes amies ? Fille biologique ? Et moi, je suis un père biologique ? Je déteste ces appellations qui sont utilisées, surtout quand on recherche un géniteur inconnu. Elle contient une idée d’abandon et de rupture. Ce peut être une mère qui ne pouvait pas subvenir aux besoins de son enfant et qui a dû le·la placer en adoption ou alors un père qui s’est éclipsé… Il n’y a pas de rupture dans ma famille étendue ; tout est comme nous l’avions souhaité. Beau-père ? Pitié ! Je refuse de m’appeler « beau-père» ! Tant qu’à ça, je préfère m’appeler « géniteur » ou « papa chromosome » !

Leur fille est parfois confondue avec ma fille… Pour rectifier, j’ai déjà dit qu’elle n’était pas ma fille, mais la fille d’une amie, laissant la personne pantoise devant la ressemblance. Au début, je ne voulais pas expliquer plus en détail, pour éviter que l’enfant ne soit perçue comme un phénomène de foire. Il restait alors dans l’air une odeur de… tabou. Au final, c’était pire que d’avoir dit les choses telles qu’elles étaient. Malheureusement, faute de vocabulaire, les explications sont toujours longues. Ça serait tellement plus facile si je pouvais dire qu’elle est ma fille « covalente » !

Covalente ? L’expression « famille nucléaire » sert à décrire une famille formée de l’union d’un homme et d’une femme (le noyau « atomique ») et des enfants issu·e·s de cette union (« les électrons »). Je pourrais élargir cette métaphore pour décrire une famille plus atypique ; on parlerait alors de liaison ionique dans le cas d’une famille ayant adopté ou ayant eu recours à un donneur anonyme. Une liaison covalente décrirait une famille nucléaire où des liens auraient été établis entre les deux « atomes ». J’ai donc une fille et un garçon covalent·e·s en plus de mes enfants. Est-ce que ce néologisme m’avance ? Pantoute ! C’est encore plus long à expliquer !

En jasant de ce projet d’article, ma blonde m’a demandé : « Est-ce qu’on est une famille ? » Beau sujet de dissertation pour un cours de philo ! Je n’avais jamais envisagé la question ! Ma famille, c’était ma blonde, nos deux enfants et moi… Mais j’ai pris conscience que ma famille, c’est aussi Patricia, Geneviève, leurs deux enfants et Marie-Claude, la nouvelle blonde de Patricia… Je peux vivre avec ce flou artistique. Mes oncles, mes tantes et mes frères, c’est aussi ma famille, et pourtant, il·elle·s ne viennent pas sauter dans mon lit à sept heures le matin ! Et, quand on se promène avec nos amies et les quatre enfants, on a l’air d’une famille… de mormons ! Je peux aussi vivre avec ça !

Rien n’a été caché aux enfants. Pour eux·elles, notre famille est tout ce qu’il y a de plus conventionnel. Quand j’ai dit à mon gars qu’on m’avait demandé d’écrire un article sur notre famille différente, sa réponse a été : « Ah… Notre famille est différente ? Est-ce que tu vas aussi parler de notre chien ? »

Ce texte n’est pas signé. Ouh… encore un tabou ? Non. Nous n’avons simplement pas envie d’aborder le sujet avec tou·te·s ceux·celles qui auront lu La Rumeur du Loup et nous voulons éviter à nos enfants de se faire questionner… Notre famille est normale, alors, pourquoi en parler?

À propos de Marie-Amélie Dubé

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