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Une marche qui carbure à l’espoir

par Busque

 

En 2014, le groupe de la Marche des peuples pour la Terre Mère avait parcouru 700 km de Cacouna à Kanesatake pour sensibiliser les citoyens face aux risques environnementaux que représentent les projets d’oléoducs de TransCanada et d’Enbridge ainsi que l’exploitation et le transport des hydrocarbures. En 2016, il a marché 800 km en 42 jours d’Amqui vers la Baie-des-Chaleurs puis Gaspé, pour ensuite traverser le versant nord de la péninsule jusqu’à Rimouski. J’étais là pour les rencontrer. Vous devez savoir que beaucoup de projets reliés aux hydrocarbures sont en train de se développer sur le territoire gaspésien.

 

 

Busque : Pourriez-vous d’abord vous présenter et me dire ce que vous faites dans la vie en dehors de la marche ?

Camille Beaulieu : Moi, c’est Camille Beaulieu. En dehors de la marche, je vais commencer le bac en développement social à Rimouski. Donc, je déménage cet été à Rimouski. Sinon, j’essaie de militer comme je peux et j’habite à Québec présentement. J’explore, j’essaie plein de choses.
Élise Vaillancourt : Je m’appelle Élise Vaillancourt et je fais ma maitrise en développement international avec études féministes.

 

B. : Vous venez de marcher 42 jours. Pour quelle raison ?

C. B. : Pour plusieurs raisons. On marche contre les projets d’exploitation et de transport de pétrole en Gaspésie, on a marché pour rencontrer les citoyens et citoyennes, pour rencontrer les Gaspésiens et Gaspésiennes, pour voir ce qu’ils avaient à nous apprendre, pour pouvoir les soutenir, pour pouvoir leur apporter l’énergie qu’on a, pour soutenir aussi les luttes autochtones en Gaspésie, les Micmacs qui sont là et qu’il ne faut pas qu’on oublie.
É.V. : La première raison est vraiment de soutenir les Micmacs dans leur lutte juridique contre le projet de Chaleur Terminals à Belledune. C’est plus qu’une opposition, c’est aussi une caisse de résonnance pour les initiatives locales de résistance contre ce type de projets. Les Gaspésiens et Gaspésiennes ont déjà réfléchi à l’avenir qu’ils veulent pour la Gaspésie et il est temps qu’on les écoute.

 

B. : Si on y va à un niveau un peu plus personnel, comment s’est passée la marche pour vous ?

C. B. : Ça s’est bien passé. On apporte l’énergie aux gens, l’énergie vient de chacun d’entre nous, du groupe, mais personnellement, c’est sur que ça demande beaucoup d’énergie. C’est une expérience d’autogestion. C’est une expérience exigeante, mais extrêmement enrichissante de rencontrer tous les Gaspésiens et Gaspésiennes, d’apprendre beaucoup sur toutes sortes de sujets autant que à sur des modes de vie alternatifs. Par exemple, on a visité plusieurs à lieux comme la Coop du Cap ou Lolo Local à Bonaventure, c’était extrêmement instructif.
É.V. : Personnellement, j’ai beaucoup été impliquée dans la préparation de la marche aussi. C’est un long processus et puisqu’on est un groupe autogéré, c’est vraiment formateur et ça nous permet d’apprendre aussi sur différentes façons de militer et différentes tâches dans le milieu militant. Par exemple, c’est un milieu où l’on a échangé les porte-paroles tout au long de la marche pour que plusieurs personnes puissent développer leurs aptitudes. Donc, je pense que j’ai appris vraiment beaucoup de choses techniques et aussi beaucoup de choses sur moi parce que vivre en communauté comme ça tout le long, ça oblige à travailler sur soi aussi.

« C’est une expérience exigeante, mais extrêmement enrichissante de rencontrer tous les Gaspésiens et Gaspésiennes, d’apprendre beaucoup sur toutes sortes de sujets autant que sur des modes de vie alternatifs. »

 

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B. : Vous venez d’arriver, est-ce que vous avez les jambes en compote ?

C. B. : Je crois que notre corps est résilient et il s’habitue. La première journée, il dit : « Ce n’est pas nice. » La deuxième journée, il dit : « Ha ouais ? Encore ? » La troisième journée : « OK, bon, c’est correct, si tu veux me faire marcher 42 jours, je vais le faire. » C’est sur que des journées, avec la pluie qu’on a eue, on n’a pas toujours eu la température du siècle, c’était moins agréable, mais, au final, on s’est rendus du point A au point B chaque jour. Ça s’est vraiment bien fait et oui, j’ai un peu mal aux jambes, mais je partirais demain matin et ça ne me dérangerait vraiment pas.

 

B. : Vous venez de grandes villes et, du jour au lendemain, vous marchez 42 jours en nature. Comment est-ce que c’était ? Le fait que vous avez marché en Gaspésie contre les hydrocarbures a-t-il fait que vous vous êtes retrouvées avec la nature ?

É.V. : Je pense que c’est personnel à chaque personne. Moi, ce que j’ai trouvé intéressant est qu’on est concrètement dans les territoires desquels on est en train de parler et qui vont être possiblement touchés s’il y a un accident. On se rend compte à quel point c’est tellement concret qu’on n’a pas le choix d’y réfléchir. C’est le fun aussi de voir que la nature a des choses à nous apprendre au travers du fait qu’on la traverse.

 

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B. : Y a-t-il aussi un lien avec la voiture qui utilise de l’essence et qui va très vite contrairement à votre marche, à vitesse naturelle, si on veut ?

C. B. : C’est un lien avec le temps qui est spécial. L’activité quotidienne, c’est de marcher, mais ça fait repenser la notion du temps aussi. L’arrivée de la voiture a changé drastiquement la notion du temps.
É.V. : La marche, c’est comme un geste super rassembleur aussi. Ça nous permet de prendre plus le temps de rencontrer les gens. Quand on traverse un territoire en voiture, c’est plus difficile de créer des liens. Là, on était visibles sur le territoire. Je pense que c’était vraiment intéressant de pouvoir se donner le temps de réfléchir collectivement et de rencontrer les gens qui sont dans les luttes là-bas.
C. B. : C’est symbolique aussi. Le symbole de marcher, je crois que c’est vraiment important.

 

B. : Quand on fait une marche comme celle-là, c’est aussi pour attirer l’attention des médias. Vous êtes allés voir les gens directement, mais nationalement, vous voulez aussi vous faire entendre. Si vous pouviez dire quelque chose au gouvernement, qu’est-ce que vous leur diriez comme message ?

C. B. : Moi, ce que j’ai envie de leur dire, c’est de donner plus la chance aux gens de s’exprimer, parce que les Gaspésiens et Gaspésiennes ont des projets pour la Gaspésie et il n’y a pas de plateforme ouverte pour que les gens puissent s’exprimer. Je trouve absolument injuste qu’on leur impose des projets et qu’on ne les laisse même pas décider collectivement de ce qu’ils ont envie faire avec ça. Je pense à la cimenterie, qui a été financée par les fonds publics, 450 millions du gouvernement du Québec et 100 millions du gouvernement du Canada, et maintenant, on parle d’injecter encore 450 millions. Peutêtre que les Gaspésiens et les Gaspésiennes auraient décidé de se diviser l’argent entre eux, peut-être que ça leur aurait fait plus de sous au final. Dans le fond, je pense que le message que j’aurais voulu leur lancer, c’est vraiment de laisser les gens décider de ce qu’ils ont envie d’avoir sur leur territoire.
É.V. : Je vais dans la même voie.

 

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B. : Est-ce que vous avez rencontré des autochtones et est-ce qu’il y a eu des contacts officiels ?

C. B. : Quand on était à Gespeg, on a dormi chez eux. On a été accueillis comme des rois, on a discuté avec eux aussi après un repas. Oui, on a eu des contacts avec les Micmacs. Quand on était à Listuguj aussi.
É.V. : Je pense que ce sont des alliances qui se construisent à long terme, mais, oui, on a vraiment discuté avec eux tout au long de notre route. Pour moi, aussi, l’action du mur de femmes qu’on a faite aujourd’hui, c’est de reconnaitre que les autochtones et les femmes autochtones particulièrement sont devant des luttes environnementales. Ce sont des processus à long terme, je pense, mais le contact est fait et je crois que la marche va participer à construire une alliance à long terme entre autochtones et allochtones.

 

B. : Quel a été votre plus beau moment ?

C. B. : Moi, ce sont tous les couchers de soleil. Ce sont des petites choses comme ça que j’apprécie vraiment. De voir des animaux sur la route, pas des animaux morts, mais des animaux vivants. Des petites choses comme celle qui s’est passée hier et que j’ai beaucoup aimée. Quand on marchait, une dame nous a fait un salut par la fenêtre et je suis allée la voir. Elle a commencé à me parler. Elle avait une voiture électrique. Je lui ai raconté ce qu’on fait et elle était très enthousiaste. Elle m’a demandé si je voulais m’assoir et je lui ai répondu que j’en aurais pour deux heures à courir si je m’assoyais. Finalement, elle m’a demandé si je voulais quelque chose et elle m’a fait un sac d’amandes, elle m’a donné une banane, un verre d’eau et elle m’a demandé si je voulais aller aux toilettes. Ce sont de petits moments comme ceux-là, autant un coucher de soleil que cette dame-là et la générosité des gens, qui font ma journée.
É.V. : Je pense que c’est ça pour moi aussi. On a rencontré une femme vraiment extraordinaire qui s’appelle Rose-Hélène quand on était à Port-Daniel. De voir que ces gens se battent quotidiennement contre ces projets et que la marginalisation des militants et militantes n’est pas la même en région qu’en ville, ils ont toute mon admiration. Je pense qu’on a vraiment pu faire des petits moments de rencontre avec des gens qui se mobilisent localement. Moi, ça me donne vraiment beaucoup d’espoir. De voir à quel point la lutte est intergénérationnelle aussi, je pense que c’est quelque chose de vraiment intéressant.

 

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B. : Combien étiez-vous à marcher ?

É.V. : Ça varie, mais je dirais qu’on a atteint 45 marcheurs. On devait être 50 aujourd’hui au minimum, en plus des gens de la communauté de Rimouski qui nous ont accueillis.

 

B. : Pour finir, est-ce qu’il y a quelque chose que vous auriez aimé que je vous demande ?

É.V. : Moi, c’est juste la question de la marche. Des fois, il y a des journalistes qui vont le présenter comme un défi physique et, pour moi, c’est tellement secondaire. Oui, le défi est physique, on marche beaucoup, si on regarde le nombre de kilomètres, ça peut être impressionnant, mais c’est vraiment plus qu’un défi physique. Pour moi, le plus gros défi est personnel, c’est plus relié à la vie en communauté et à l’apprentissage les uns des autres. C’est une microexpérimentation de l’autogestion et des façons de s’organiser pour prendre des décisions collectives par rapport à nos ressources. Je pense que c’est le principal défi quand on grandit dans une société où, depuis qu’on est jeune, on se fait dire que des gens sont mieux placés que soi-même pour décider. C’est d’être capable de prendre des décisions tout le monde ensemble et que tout le monde soit entendu et écouté.

 

B. : La vraie démocratie.

 

 

À propos Louis-Philippe Gélineau Busque

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