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Serge Bélanger, Trajectoires Hommes

par Iris Gardner

 

Le tout premier colloque sur les réalités masculines au Bas-Saint-Laurent aura lieu ce mois-ci. Depuis plusieurs années, ce projet mijote dans la tête de ses artisans, acteurs de la table de concertation sur les réalités masculines. Ce grand rassemblement permettra une profonde réflexion sur les défis qui attendent les hommes en région. Rencontre avec l’un de ses investigateurs, Serge Bélanger, coordonnateur-intervenant de l’organisme Trajectoires Hommes.

 

 

Iris Kismire : Comment l’idée d’un colloque sur les réalités masculines a-t-elle vu le jour ?

Serge Bélanger : L’idée d’un colloque germait déjà depuis un moment dans les rencontres entre Trajectoires Hommes et C-TA-C, son organisme frère basé à Rimouski. La table de concertation sur les réalités masculines est née de cette volonté de créer un colloque. Elle se veut un espace pour réfléchir aux réalités masculines, parce qu’il y a un réel besoin de le faire. Autour de cette table sont réunis les principaux partenaires travaillant avec des gars.

 

I.K. : Pourquoi un colloque dédié aux hommes vivant en région ?

S.B. : Premièrement, parce que ça ne s’était pas encore fait. Deuxièmement, c’est aussi pour alimenter la table. On dit qu’on veut faire quelque chose pour les gars. Comme intervenant, on peut dire que ce serait intéressant de faire ceci ou cela, mais pourquoi ne pas plutôt faire un colloque pour faire connaitre la table, dire qu’on existe, qu’on est là, et en même temps en profiter pour aller chercher les besoins. Est-ce qu’il y a des réalités que les gars vivent ici qui ne sont pas vécues ailleurs à cause de la ruralité ? Quels sont les besoins auxquels nous ne répondons pas ? Sur lesquels devrait-on mettre l’accent ? Quels sont les principaux axes d’intervention qui ont été dégagés ? Sur lesquels devrait-on mettre des efforts ? Toxicomanie, santé physique ? Ce sera à découvrir. Le colloque sera un outil pour approfondir la réflexion sur les besoins des hommes et les façons de les aborder.

 

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I.K. : Quelles épreuves de la vie affectent particulièrement les hommes ? Voudriez-vous m’en donner des exemples ?

S.B. : Trois aspects qui interpellent particulièrement les hommes ont été retenus pour le colloque : la paternité, les relations amoureuses et le travail. L’homme se définit beaucoup par son travail, notamment par les métiers des ressources naturelles. En ce moment, la forêt, la pêche et l’agriculture sont en crise. C’est une réalité qui frappe d’abord des gars en région, parce que ce sont des domaines historiquement masculins. Le travail est vraiment une identification traditionnelle des hommes, qui participe à la valeur qu’ils s’accordent. La rupture amoureuse est souvent le déclencheur des idées suicidaires chez les hommes parce que la conjointe, dans bien des cas, est aussi une confidente, une amante, une amie et une aide considérable dans l’organisation des tâches de la maison. Une rupture implique également un nouveau rapport avec les enfants. La fin d’un couple représente de nombreux deuils à la fois. Le samedi, lors de l’activité World Café, tous les participants seront invités à participer à une réflexion sur ces sujets. On espère beaucoup que les gars seront là, mais on ne veut pas que ce soit un colloque par des gars et pour des gars, au contraire. Les solutions doivent être discutées en partenariat hommes-femmes.

 

I.K. : À qui s’adressent ces deux jours de formations, ateliers et conférences ?

S.B. : Nous avons tenté de faire en sorte que la population générale puisse trouver le contenu accessible et ait envie de participer. Ce n’est pas un colloque dédié aux experts de l’intervention auprès des hommes. Par contre, la première journée est plus orientée vers les intervenants, c’est de la formation, des ateliers, des conférences et des recherches qui leur permettront de partir avec des outils. Ce ne sera pas que de la théorie. Quelqu’un qui ne s’est jamais posé la question sur ce que c’est que d’être un homme en région va apprendre, mais il peut être dépassé par le jargon d’intervention, ce qui ne l’empêchera pas de trouver le contenu intéressant. Il y aura également la même journée un 5 à 7 avec le lancement du livre Traversé d’Homme produit par C-TA-C et des performances artistiques sur le thème du colloque. Le samedi se veut plus expérientiel et adapté à la population. Seront abordés les projets qui existent pour les hommes en ce moment. Tous sont invités à participer. C’est l’occasion de découvrir ce qui se passe dans les groupes donnés dans les ressources pour hommes comme MÛ, un groupe de croissance personnelle ou comme dans les groupes prénataux offerts aux hommes. Pour connaitre le contenu des ateliers, des conférences et des différentes activités, la documentation est disponible en ligne au www.ctac.riki.ca.

 

« Le message reçu, c’est qu’un homme c’est fort et que ça ne parle pas de ses problèmes. Il faut briser l’image que les hommes sont tous des chars d’assaut. »

 

I.K. : Avec le titre choisi, « Quel avenir pour les hommes en région ? », j’imagine que vous voulez participer à créer une réflexion de fond sur notre société. Est-ce un des objectifs que vous tentez d’atteindre ?

S.B. : Le colloque est pour tâter le pouls de la population, susciter des idées, des débats. On va à la pêche pour sonder les coeurs et les reins. Qu’est-ce qui dérange les gars ? Qu’est-ce qui les arrangerait ? C’est une occasion de s’informer, de participer, de dire son mot, de se prendre en main. Ici, en région, comment peut-on s’aider, exercer son pouvoir, relever des défis, mettre en action des forces et arrêter de travailler en vase clos, les hommes et les femmes chacun de leur côté ? C’est peu couteux d’ouvrir ses horizons. Ça fait des années qu’ont dit que les femmes se sont prises en main et que les gars ont seulement qu’à faire la même chose. C’est vrai, ce n’est pas aux femmes de venir régler les difficultés des gars. Toute l’évolution du féminisme amène les gars à se repositionner. Le mouvement féministe a progressé et a bougé. Soit que les gars ont suivi, soit qu’ils sont restés au même endroit ou ont été en réaction, mais ça amène un changement ni plus ni moins chez les hommes et c’est peut-être le temps qu’on se questionne. Peut-être aussi le temps de redorer l’image des hommes. Peut-on présenter l’homme d’une façon positive ? Il faut se demander où est l’homme dans son cheminement et dans ses valeurs. C’est également important de sensibiliser les hommes à la demande d’aide. Huit suicides sur dix sont complétés par des hommes. Quand ils demandent de l’aide, il faut qu’ils la reçoivent tout de suite parce qu’ils ont attendu longtemps avant de la demander. Souvent, ils n’en demandent même pas et ils passent à l’acte. Il faut favoriser la demande d’aide des gars. Il faut dire que non, ce n’est pas un signe de faiblesse, ce qui ne coïncide pas avec ce qu’ils se font dire depuis des années. Le message reçu, c’est qu’un homme c’est fort et que ça ne parle pas de ses problèmes. Il faut briser l’image que les hommes sont tous des chars d’assaut. Non, les hommes font preuve de sensibilité et d’émotions. Un gars, ça pleure aussi.

 

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I.K. : Observez-vous une augmentation dans la demande des hommes parallèlement aux services qui leur sont offerts ?

S.B. : La clientèle a beaucoup augmenté, autant dans le KRTB qu’à Rimouski. Dans le dernier rapport statistique de 2009 à 2014, la demande a augmenté de 310 %, et les effectifs sont restés les mêmes.

 

I.K. : À quoi attribuez-vous cette augmentation ?

S.B. : Il y a beaucoup de demandes des hommes. Avant, ils étaient référés par le réseau de la santé, le service judiciaire, des organismes communautaires, des conjointes, mais des gars eux-mêmes, on ne voyait jamais ça. Dans les derniers rapports, c’était 10 % des gars qui étaient venus par eux-mêmes, parce qu’ils avaient vu des affiches, qu’ils en avaient entendu parler par un ami qui l’avait fait. C’est un phénomène que j’ai vu apparaitre. Ce qui a changé aussi, c’est qu’avant, c’était l’homme qui était pourvoyeur, l’homme qui était fort, que rien ne dérangeait, qui réglait ses problèmes tout seul, et c’était une faiblesse de demander de l’aide. Avec la nouvelle génération, heureusement, ils s’impliquent plus dans la famille, réfléchissent plus à leur rôle, et la paternité prend beaucoup plus de place qu’avant. Les mentalités changent.

 

I.K. : Est-ce que normaliser la demande d’aide pour les hommes améliorerait la santé et le bien-être de la collectivité ? Quelles répercussions sociales pourrions-nous observer si c’était fait ?

S.B. : Je pense qu’il y aurait moins de suicide déjà, moins de violence aussi… C’est peut-être de la pensée magique, mais j’entends régulièrement : « Avoir su, j’aurais demandé de l’aide avant. » Les hommes viennent me voir, ils sont en rupture avec leur conjointe, en chicane avec leur enfant, souvent, financièrement, c’est rendu le bordel, leur vie est pratiquement détruite et puis là, ils demandent de l’aide. Si dès les premiers signes de problèmes de communication avec la conjointe ils étaient venus chercher des outils pour ne pas se rendre jusque-là… Alors quelles sont les répercussions sociales ? Je serais curieux de les voir. On travaille avec des adultes, mais les jeunes devraient être rencontrés. Même si un programme existe en ce moment pour la sensibilisation dans les écoles (le programme Ayoye !), les ressources financières nécessaires ne sont pas là. Il faudrait une volonté politique pour y arriver.

 

I.K. : Ce sont des extraits d’une conversation fort intéressante. Merci, Serge !

 

 

À propos Louis-Philippe Gélineau Busque

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