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juillet48

Robertine dans les yeux de Sergine

par Sergine Desjardins

 

Depuis la publication de la biographie de Robertine Barry que j’ai écrite, on me demande souvent ce qui m’a conduite vers elle. Il me vient alors à l’esprit cette phrase de l’écrivain Henning Menkel : « La vie consiste la plupart du temps en hasards qui viennent à notre rencontre. Tout tient à notre capacité de prendre des décisions conscientes face à la situation ainsi créée. » Cette réflexion traduit exactement ce qui s’est passé : connaissant mon intérêt pour l’histoire des femmes, une animatrice de Radio-Canada m’a invitée il y a une dizaine d’années afin de parler d’une femme exceptionnelle ayant vécu au Bas-Saint-Laurent. Le choix de cette femme était laissé à ma discrétion. Un heureux hasard m’entraîna sur les traces de Robertine Barry, née à L’Isle-Verte en 1863. Mes premières lectures ne laissaient cependant pas présager la femme exceptionnelle qu’elle était réellement : plusieurs auteurs affirmaient en effet qu’elle avait réussi à pénétrer cette chasse gardée masculine qu’était le monde journalistique en se faufilant dans les pages féminines et qu’elle ne parlait jamais de politique et de religion. Mais en lisant quelquesunes de ses chroniques, j’ai vite constaté que non seulement elle en parlait, mais qu’elle défendit aussi les droits des femmes, et ce, dès ses premiers articles publiés en 1891 en première page du prestigieux journal La Patrie. J’abhorre l’injustice. Il ne m’en fallait pas plus pour susciter mon désir de sortir de l’ombre cette femme trop sous-estimée. J’ignorais alors à quel point cette tentative de retisser les fils que la trame du temps avait déliés était une tâche colossale. Colossale, mais ô combien passionnante et instructive ! J’ai donc reconstitué sa vie à partir de ses écrits ainsi que de récits fragmentaires éparpillés aux quatre vents. J’ai fouillé les archives et lu des thèses, mémoires et livres dont les thèmes étaient le journalisme et le féminisme au Canada au 19e siècle. Ce n’était qu’un début.

juillet10
Comme l’a écrit le scientifique Henri Poincaré : « On fait la science avec des faits, comme on fait une maison avec des pierres ; mais une accumulation de faits n’est pas plus une science qu’un tas de pierres n’est une maison. » Nous pouvons faire l’analogie avec l’écriture d’une biographie qui ne peut se limiter à une simple accumulation de faits. Il faut certes d’abord accumuler tous les faits concernant le personnage principal, sa famille, ses amis, ses détracteurs, ses amours et ses collègues, mais il faut savoir ensuite les agencer, créer un ensemble esthétique, découvrir des liens, bref faire preuve de créativité et d’empathie face à son sujet d’étude. Et bien comprendre le contexte surtout ! Sans décrire ce contexte où l’on imposait le silence aux femmes et où l’antiféminisme était d’une férocité déconcertante, il m’aurait été impossible d’apprécier à sa juste valeur la détermination, le courage et la liberté d’esprit de Robertine Barry. Non seulement ses écrits, mais aussi sa vie, en témoignent. Robertine scandalisait parce qu’elle voyageait beaucoup et seule, fréquentait les francs-maçons et les esprits libres de ce temps, osait critiquer le pouvoir clérical et parlait des joies du célibat. Elle répondait courageusement aux attaques virulentes d’antiféministes notoires, tels que Henri Bourrassa qui fonda Le Devoir en 1910. Utilisant aussi l’humour comme une arme, elle se moqua de ceux qui, dans une tentative dérisoire de la faire rentrer dans le rang, lui envoyaient des valentins satyriques représentant une femme à barbe sous laquelle était écrit : « Gardez la place que la Providence vous a confiée. » Non seulement Robertine refusa de se soumettre aux normes établies et de se laisser museler, mais elle fit de sa plume son porte-voix, défendant des idées féministes qui scandalisaient même les femmes les plus progressistes de ce temps et dont, triste ironie du sort, on a retenu les noms plutôt que le sien. Robertine a donc été longtemps laissée dans l’ombre, en partie parce que les premiers qui l’ont mentionnée au passage l’ont largement sous-estimée. Les trois années que j’ai consacrées à la recherche et à l’écriture de sa biographie portent graduellement leurs fruits : cette première femme journaliste canadiennefrançaise trouve de plus en plus souvent la place qu’elle aurait toujours dû occuper dans notre mémoire collective. Voilà pourquoi je me réjouis qu’elle soit bientôt incarnée au théâtre. Dans cette pièce magnifiquement écrite par Paul Fortier, la confrontation des idées de Robertine avec celles de l’archevêque dévoile en partie l’obstacle de taille auquel elle était confrontée : le pouvoir religieux dont les tentacules touchaient toutes les sphères de la vie, tant publiques que privées.

Sergine Desjardins, romancière et biographe de Robertine Barry : Robertine Barry, la femme nouvelle (2010) et Robertine Barry. On l’appelait Monsieur (2011).

juillet09

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