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juillet01

Repenser l’humanité à l’échelle humaine

frankmalenfant

par Frank Malenfant, photo de Mathieu Breton

 

J’ai été invité à passer la fin de semaine de la fête du Canada à Sainte-Rose-du-Nord pour le festival Virages, fabrique d’idées et j’ai immédiatement constaté que je m’y retrouverais en même temps que Jonathan Durand Folco, professeur adjoint en innovation sociale à l’Université Saint-Paul, que je suivais avec beaucoup d’intérêt depuis plusieurs mois.

 

 

M. Durand Folco est docteur en philosophie et se concentre notamment sur la démocratie participative et délibérative, les innovations citoyennes en milieu urbain et le municipalisme. J’avais son tout dernier livre, À nous la ville — Traité de municipalisme, dans ma pile à lire, alors j’ai choisi de m’y attaquer avant de le rencontrer pour le faire connaitre aux lecteurs de La Rumeur du Loup. Il était alors fraichement de retour de Barcelone, une des « villes rebelles » qu’il cite en exemple dans son dernier ouvrage, que j’ai trouvé fort inspirant pour l’avenir de la démocratie au Québec. On y parle de ce qui définit les « les communs » : ces biens, ces territoires, ces savoirs et ces autres concepts qu’un groupe d’individus partage librement, en dehors de la propriété publique ou privée; et on explique comment la démocratie, à l’échelle municipale, peut devenir un vecteur puissant d’émancipation des populations urbaines et rurales face à l’obsession de la croissance capitaliste et impérialiste. Cet ouvrage en trois sections pointe des exemples de communalisme à travers l’histoire et le monde contemporain, analyse les dynamiques en vigueur au Québec d’aujourd’hui et suggère une stratégie municipaliste claire qui se termine par un manifeste. J’ai pu m’entretenir avec Jonathan Durand Folco le 1er juillet dernier, après qu’il ait livré une conférence sur les communs et participé à une table ronde sur le militantisme. Voici notre échange.

 

 

Frank Malenfant : Vos constats sur l’accélération, l’un des cinq piliers du capitalisme, s’accompagnent d’un lien avec la tolérance de la diversité et d’une certaine xénophilie. Cela semble impliquer qu’un ralentissement du rythme de la société pourrait signifier le retour à un certain conservatisme ou à une certaine résistance aux changements sociaux comme celui qu’on observe le plus souvent en région. Cela ne ressemblerait-il pas à un certain paradoxe pour la gauche ?

Jonathan Durand Folco : C’est une question très intéressante. Dans mon livre, j’explore assez brièvement la notion d’accélération sociale qui est liée au système économique basé sur la croissance, l’innovation, la capacité à faire des profits le plus rapidement possible, le développement de nouvelles technologies et de moyens de communication plus efficaces, ce qui induit une dynamique où c’est non seulement l’économie qui accélère, mais la société elle-même et le rythme de vie aussi. D’une certaine façon, les villes, qui sont au coeur du processus de la mondialisation, sont des foyers d’innovation de la finance mondiale, de l’entrepreneuriat. La ville, comme organisation sociale, à cause de la quantité de personnes qui y vivent et de la densité des interactions, a un rythme extrêmement rapide. Ce que j’essaie d’exprimer dans mon livre, c’est qu’il n’y a pas de lien direct entre la question de l’accélération et la xénophilie ou la xénophobie, c’est plutôt l’accélération qui se vit de façon particulièrement vive et intense dans le milieu urbain. Cela est dû au fait que les gens interagissent, qu’il y a beaucoup de personnes avec des horizons très divers, des identités très différentes, qu’il y a beaucoup de changements, de choses excentriques. La plupart du temps, les gens qui habitent dans les villes sont un peu plus ouverts au changement, à la diversité, à l’altérité, à la surprise de voir des formes de vie parfois assez étranges, assez originales. Le fait d’être exposé constamment à des choses nouvelles et imprévisibles fait en sorte que, de façon un peu caricaturale, dans les milieux urbains, la diversité n’est pas vécue comme un problème ou comme une richesse; les gens y sont indifférents. Dans les plus petites communautés rurales, dans différentes régions du Québec, lorsqu’il y a une plus forte homogénéité de la population, les gens se connaissent tous et toutes. Si des gens ne viennent pas de la communauté directement, on les voit comme des étrangers, ce qui est tout à fait normal, ce qui est sain et qui ne pose aucun problème. Vu qu’il y a moins d’expositions directes, sauf ce qu’on voit dans les médias ou peut-être dans les films ou dans d’autres sources d’information, la perception du changement social et l’apparition des modes et des styles de vie sont vécues différemment dans les plus petites communautés. C’est mon hypothèse de la géographie sociale.

 

 

« Je crois que ce serait l’une des grandes avancées que de pouvoir instaurer une démocratie participative dans les villes. C’est l’idée centrale que j’aimerais inculquer aux élus. »

 

 

F.M. : Dans ce cas-là, comment est-ce que la commune municipaliste, par exemple, aborderait cette arrivée d’étrangers selon vous ?

J.D.F. : Il doit y avoir quelque chose comme une réappropriation démocratique des municipalités ; on instaure des communes qui sont reprises en main par des citoyens et des citoyennes. Il faut qu’un nouveau rapport au temps s’instaure. Le choix des projets et des décisions collectives nécessitera du temps pour que les gens participent à la vie publique. Cela fera en sorte qu’il pourrait y avoir une forme de ralentissement de la temporalité. Ce n’est pas la société dans son ensemble qui ralentira du jour au lendemain, mais je crois que, dans la configuration d’une communauté démocratique, d’une commune, il y aura une forme de ralentissement ou de volonté d’orienter le changement de façon consciente, de voir ce qu’on doit faire avec les ressources, le genre de projet qu’on veut développer. Pour donner un exemple concret, en Italie, il y a un mouvement qui s’appelle le mouvement des villes lentes. Il y a certains endroits où, par exemple, les voitures sont interdites dans les quartiers centraux ou même dans l’ensemble de la communauté. C’est un choix qui est fait pour avoir un mode et un rythme de vie qui permettent la convivialité, les rencontres sociales, qui donnent le temps de manger et ainsi de suite. Je pense que c’est quelque chose qui pourrait arriver.

 

 

juillet01

 

 

F.M. : Vos constats sur l’appropriation constante du monde capitaliste semblent présager une guerre de ce monde capitaliste contre la montée de toute commune souhaitant s’en extraire. Comment envisagez-vous la survie de ces initiatives contre une radicalisation du capitalisme et de l’Étatnation envers cette résistance ?

J.D.F. : C’est une excellente question. S’il y a — et il y a déjà — un mouvement municipaliste où des villes rebelles tentent de se réapproprier la démocratie, de gouverner différemment des gouvernements à l’échelle nationale, la montée des villes rebelles amènera des contradictions, des conflits, des tensions entre les différents paliers de gouvernement. Il est prévisible que lorsqu’on change les dynamiques de pouvoir et lorsqu’on oriente le développement des villes vers les besoins de la communauté plutôt que vers les profits et les intérêts privés, vu qu’il y a des intérêts en jeu, que soit soit remis en question l’ordre établi, ce qui entrainera une forme de réaction ou de réponse des élites politiques et économiques. Ces dernières essaieront de mettre des bâtons dans les roues de ces municipalités si elles tentent de s’extraire du système ou de désobéir aux lois qui ne conviennent pas à la démocratie, aux besoins des gens, aux droits et ainsi de suite. Cela fera en sorte qu’il y aura des tensions. Sinon, pour ce qui est d’une guerre au sens fort du terme, cela pourrait advenir dans le cas de rupture révolutionnaire. Dans mon livre, je parle de la commune de Paris qui a été un épisode littéralement révolutionnaire et qui a entrainé la réaction de l’Empire français, le Tiers, et l’histoire s’est terminée de façon assez sanglante par la répression. Actuellement, au Kurdistan, il y a l’État du Rojava, une forme d’autonomie démocratique, une forme de confédération par les municipalités. Par exemple, si le régime de Bachar el-Assad décidait de reprendre le contrôle sur cette partie du territoire, on pourrait peut-être envisager un conflit militaire ou même une répression par la force. Dans certains contextes, cela pourrait advenir, mais je crois que, dans un contexte dit de gouvernement représentatif où il y a l’État de droit démocratique, cela risque de se faire de façon plus contournée. Peut-être pas par une répression politique ou militaire, mais il y aura des tentatives de nuire le plus possible pour éviter qu’il y ait une émergence du contrepouvoir et de municipalités vraiment libres. Donc, il y aura une forme de dualité ou de double pouvoir entre le pouvoir institué qui est le cadre actuel et les tentatives de créer un nouveau cadre. Dans ce cas, je crois que la dimension du conflit est présente. Il faut essayer d’anticiper la façon d’y arriver efficacement et, surtout, démocratiquement pour éviter de verser dans une dérive
autoritaire comme ce qui arrive parfois dans des tentatives de transformation sociale. On se dit que si l’on va trop lentement, si l’on y va de manière trop démocratique, on ne pourra pas y arriver. Il faut préserver les acquis de la révolution, donc utiliser la force et c’est à ce moment qu’on risque de faire perdre la démocratie au mouvement.

 

 

F.M. : Les candidats aux élections municipales confronteront bientôt leurs visions pour être élus à l’automne. Si vous pouviez leur implanter une idée dans la tête, quelle serait-elle ?

J.D.F. : C e s erait l ’idée d e l a d émocratie participative et directe. La démocratie directe doit être présente parce que le peuple doit avoir la capacité de l’exprimer directement sur certaines questions. Il doit aussi y avoir une place pour une autonomie démocratique exprimée au moyen d’assemblées populaires ou par un budget participatif qui ne doit pas être uniquement une consultation, mais qui doit être un budget qui est réellement géré par un groupe de citoyens qui décident ensemble des orientations et de la gestion de ce budget. Si les gens sont capables de comprendre l’idée de la démocratie participative et directe, qui peut inclure une dimension de représentation, mais qui doit être liée à la participation citoyenne de façon constante, il y a beaucoup d’outils qui pourraient être développés. Je crois que ce serait l’une des grandes avancées que de pouvoir instaurer une démocratie participative dans les villes. C’est l’idée centrale que j’aimerais inculquer aux élus.

 

 

juillet02

 

 

F.M. : J’ai trouvé particulièrement enrichissante la distinction que vous faites entre le nationalisme et le patriotisme républicain, lequel peut se vivre à plus petite échelle. Comment ce patriotisme se manifeste-t-il de la plus belle manière dès aujourd’hui selon vous ?

J.D.F. : Le nationalisme est basé sur une certaine idée de la nation, la nation étant une communauté historique, donc qui se constitue à travers une histoire commune, une mémoire unie, une identité partagée par la culture. Le nationalisme a tendance à considérer que c’est la plus haute identité collective ou la seule valable, celle qui doit configurer notre rapport à la chose publique. D’après moi, il faut bien distinguer cette approche, cette vision. Il y a aussi plusieurs formes de nationalisme qui peuvent être plus conservatrices, plus progressistes et ainsi de suite. Le patriotisme républicain a cette idée de la défense de la patrie. Au fond, la patrie c’est le pays, mais c’est aussi le lieu dans lequel on habite et c’est surtout les institutions. Alors, le fait d’avoir une identité collective qui est attachée à la chose publique, à la défense du bien commun, amène un rapport différent à la citoyenneté. Les citoyens et les citoyennes, ceux et celles qui veulent y prendre part, sont les membres de la communauté politique. Je crois que cela peut se manifester au niveau municipal parce que si l’on parle de la municipalité, on parle de la commune, on pourrait même envisager une petite république, mais qui serait ancrée dans des fédérations plus larges. Je crois que cette idée pourrait être très intéressante. Au Québec, je connais assez peu d’exemples de patriotisme municipal. Cela peut se manifester dans différentes villes, dans des villages aussi. Par exemple, certains habitants de Montréal se considèrent des citoyens de Montréal avant tout. C’est intéressant, mais c’est souvent une appartenance à la ville, à ce milieu de vie parce qu’ils aiment la ville dans laquelle ils vivent. Donc, c’est une forme de patriotisme, mais ce n’est pas un patriotisme républicain ou ce n’est pas l’institution. Je ne sais pas s’il y a beaucoup de gens qui se sentent fiers d’appartenir à la communauté politique de Montréal, qui s’identifient au maire directement. Je dirais que j’ai plus senti cela quand je suis allé en Espagne. La municipalité y est beaucoup plus concrète ; les gens sont attachés à la défense des institutions locales et à la démocratie locale. Ils se sentent des citoyens, mais ils sont actifs et il y a un rapport d’attachement, de protection de la municipalité contre les pouvoirs supérieurs. On essaie vraiment de s’identifier en tant que citoyens membres d’une communauté politique.

 

« Même à travers des contrats publics, même à travers des règlements, [les villes] doivent essayer de favoriser l’émergence de l’économie sociale. »

 

 

F.M. : À la suite du développement de la pensée qui a mené à l’écriture d’À nous la ville, avez-vous une certaine ambition de participer à la formation d’un mouvement municipaliste ou en avez-vous constaté les premières racines ?

J.D.F. : À nous la ville est une réflexion sur la question municipale, sur la réappropriation démocratique des municipalités. C’est un terme qui existe et qui est en train de voir le jour à travers le monde à l’heure actuelle. Vers la fin du livre, on trouve le manifeste du Réseau d’action municipale, un projet collectif qui a pour ambition de construire un mouvement municipaliste au Québec. Le livre participe de la construction de cette idée, mais veut aussi la traduire dans plusieurs actions qui pourraient prendre forme ici au Québec. En ce moment, c’est encore un projet, mais l’idée est d’arriver à construire une certaine conscience citoyenne de l’importance de se réapproprier les municipalités pour amener du changement social, des innovations, de la transition. Ce qui est intéressant, c’est que l’on n’est pas seuls, c’est partout à travers le monde : en Espagne, au Kurdistan, aux États-Unis, en France, en Italie, en Pologne et à différents endroits en Afrique. Il y a un mouvement international de gens, de groupes de citoyens, de conseils municipaux, de maires, de gens qui veulent se réapproprier leur ville et qui sont déjà en train de le faire et qui sont déjà au pouvoir dans plusieurs villes du monde.

 

 

F.M. : L’économie sociale est fort bien représentée dans la société québécoise, ce qui en fait un modèle assez bien implanté. Serait-ce selon vous une base fertile pour la « communalisation » des milieux publics et privés ?

J.D.F. : Oui. En fait, je pense que l’économie sociale est un très grand pilier du Québec qui a de plus en plus de reconnaissance, qui a un rôle important à jouer dans la remise en question du modèle économique dominant, l’économie de marché capitaliste ou ce qu’on appelle le néolibéralisme. Il faut développer d’autres formes d’organisations, d’autres formes d’entreprises qui sont collectives, qui ne sont pas orientées vers la recherche du profit le plus élevé à tout prix le plus vite possible, mais qui sont plutôt centrées sur les besoins des membres de la communauté et qui ont un effet positif à la fois sur l’environnement et sur les conditions de vie des gens. L’économie sociale est extrêmement active dans les communautés locales, à la fois dans les milieux urbains et les milieux ruraux. De plus en plus, les municipalités commencent à prendre conscience que c’est un pilier important du développement économique local. Il y a eu le premier forum mondial sur le rapport entre les municipalités et l’économie sociale à Montréal. Maintenant, il y a une certaine conscience qui est en train d’être opérée. Les villes doivent vraiment être des catalyseurs, elles doivent être là pour soutenir, pour appuyer l’économie sociale. Même à travers des contrats publics, même à travers des règlements, elles doivent essayer de favoriser l’émergence de l’économie sociale. Une synergie pourrait être créée dans les municipalités, et c’est même déjà en train de voir le jour ici au Québec et ailleurs dans le monde.

 

 

 

À propos Louis-Philippe Gélineau Busque

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