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Quand le nord nous parle : Entrevue avec Joël Bêty – la Rumeur du Loup
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Quand le nord nous parle : Entrevue avec Joël Bêty

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par Busque, photos par Anthony Francoeur-Vallière

 

Lors de mon passage à Rimouski, j’ai eu le grand plaisir de rencontrer Joël Bêty, qui s’est mérité le titre de scientifique de l’année en 2010. Il s’intéresse particulièrement aux animaux qui habitent le territoire du Grand Nord canadien. Je croyais discuter principalement d’animaux avec lui lors de notre entretien, mais le sujet a rapidement dévié…

 

 

Busque : Pour commencer, peux-tu nous parler de ta formation et de ton travail ?

Joël Bêty : Je suis professeur en biologie à l’Université du Québec à Rimouski. Je suis professeur-chercheur et je suis aussi directeur adjoint d’un centre de recherche qui est le Centre d’études nordiques. Je me spécialise donc en écologie arctique. En ce qui concerne ma formation, j’ai fait des études universitaires, un baccalauréat à Sherbrooke, un doctorat à l’Université Laval et des stages postdoctoraux au Nouveau-Brunswick et ensuite à la Simon Fraser University de Vancouver pour finalement obtenir mon poste ici à l’UQAR en 2004. Ça fait maintenant plus de 10 ans que je suis prof ici. Je suis un passionné de biologie depuis ma tendre enfance et ça n’a jamais été un questionnement de savoir si j’allais en biologie. Je pense que j’étais en 2e secondaire quand j’ai fait venir mes fiches d’inscription pour l’université !

 

B. : Tu voyages en Arctique pour faire des recherches depuis 20 ans. As-tu vu une évolution relative aux changements climatiques depuis tes premiers voyages ?

J.B. : Comme scientifique, il faut faire attention. Il n’y a pas un seul habitat naturel fixe, les habitats naturels changent. Donc, oui, on observe des changements. Ensuite, à savoir quelle est la cause de ces changements, c’est là-dessus qu’on essaie de s’attarder. Est-ce que c’est juste de la variabilité naturelle ? Parce que tous les systèmes varient. Ou bien est-ce plutôt des tendances lourdes qui sont associées à un réchauffement planétaire ? Donc, c’est à cela qu’on s’attarde en faisant des suivis à long terme. On va prendre les mêmes mesures année après année et on va regarder s’il y a vraiment des tendances lourdes de changement. Évidemment qu’il y a eu des changements, parce qu’il n’y a à peu près rien qui est stable en milieu naturel. Parmi les phénomènes qu’on observe qui sont cohérents avec le réchauffement climatique, il y a entre autres la fonte du pergélisol. Le pergélisol, c’est une couche de glace. C’est en quelque sorte le sol qui est gelé en permanence et on voit des endroits où il commence à fondre, ce qui crée des effondrements et des changements dans les structures d’habitats utilisés par la faune. On observe aussi un réchauffement. Dans l’écosystème, par exemple, les plantes profitent de ces réchauffements très rapidement. Par contre, d’autres composantes de l’écosystème semblent ne pas répondre. Alors, on fait des suivis d’autres populations animales, des oiseaux, des renards, d’autres espèces animales qui, elles, ne semblent pas répondre au même rythme que les plantes ou les insectes. On constate un milieu qui, effectivement, semble être en changement, un changement qui est cohérent avec le réchauffement à l’échelle planétaire, mais qui ne se produit pas à la même vitesse dépendamment de la composante qu’on regarde dans l’écosystème. On met beaucoup l’accent sur les suivis à long terme parce que c’est la seule façon de distinguer la variabilité naturelle des grandes tendances
qui se dessinent. Et quand on parle de changements climatiques, on parle d’effets sur des décennies.

 

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B. : Ce n’est pas parce qu’il a fait froid hier qu’il n’y a pas pour autant de changements climatiques. Est-ce que c’est ce que tu veux dire ?

J.B. : Exactement. Et ça, c’est tout un défi comme chercheur de maintenir des suivis à long terme au même titre que de maintenir une entreprise ouverte pendant plusieurs années. Il y a beaucoup de financement à très court terme, mais c’est presque impossible d’obtenir du financement pour du long terme ou du moyen terme.

 

B. : Tes recherches sont-elles financées par le gouvernement ?

J.B. : En partie, oui. Par des organismes de financement fédéral.

 

B. : Est-ce qu’il y avait vraiment un bâillon lors de l’ère Harper ?

J.B. : Pas comme professeur universitaire. Comme professeur universitaire, on a quand même une indépendance. Je pense que c’est plutôt les chercheurs qui travaillaient pour le fédéral qui avaient beaucoup plus de problèmes à exprimer et à dévoiler leurs résultats. Mais nous, les chercheurs qui travaillent dans les universités, avons une indépendance académique totale. Je collabore avec des chercheurs dans des instances gouvernementales et ils subissaient une pression à l’interne pour ne pas nécessairement divulguer certains résultats ou bien ils devaient passer à travers une hiérarchie incroyable pour espérer parler directement aux médias, mais nous, comme chercheurs universitaires, la liberté totale est un des privilèges que nous avons.

 

« C’est moralement inacceptable d’hypothéquer les prochaines générations pour répondre à nos besoins actuels. »

 

B. : Vous dites que vous avez une liberté totale, mais il doit y avoir certaines restrictions. Je sais qu’en Colombie-Britannique, il y a eu un directeur de recherche d’une université qui avait démissionné parce des recherches étaient financées par des pétrolières et on avait orienté volontairement la recherche.

J.B. : Cet exemple est tiré du monde privé, donc concernant une industrie. Je vais terminer avec le gouvernement fédéral. L’influence que le gouvernement fédéral peut avoir est sur les directives ou les priorités qu’il va donner dans ses programmes de subvention. Autrement dit, on voyait clairement un passage vers des subventions plus orientées vers des partenariats avec l’industrie ou des partenariats avec le monde privé et on s’éloignait de programmes qui soutenaient aussi la recherche purement fondamentale d’acquisition de connaissances qui est vraiment importante dans une société. Mais le gouvernement Harper était plus orienté vers le soutien au développement d’entreprises et d’exploitation des ressources. Donc, en orientant les programmes ainsi, c’est une façon d’influencer notre travail ou notre accès à du financement. Il n’y avait pas de lien direct où le gouvernement pouvait me dire quoi faire, quoi dire, quoi ne pas dire, absolument pas. Par contre, pour ce qui est du lien avec l’entreprise privée, je l’ai aussi vécu. Comme il y avait de nouveaux programmes qui favorisaient des partenariats, évidemment, en tant que chercheurs, nous cherchons du financement pour maintenir nos recherches et nous restons donc à l’affut. J’ai fait et je fais encore des partenariats avec des industries actives dans l’Arctique. La question est plutôt à savoir jusqu’où on va dans le partenariat et à quel point on veut maintenir son indépendance, sans se prostituer finalement pour avoir des sous de l’entreprise privée. C’est là où est le risque. Je pense que c’est le rôle de chacun de se poser la question. Comment, toi, vas-tu agir ? Si tu as une bonne conscience, tu as une bonne éthique de travail, tu sais que tu gardes ton indépendance dans ce que tu vas publier, dans ce que tu vas acquérir comme connaissance, même si tu as un partenariat avec l’industrie, en quelque sorte, ça ne me dérange pas. Mais si je sentais qu’il y avait une pression externe qui orientait mes recherches et qui orientait ce que je peux publier ou non, je serais très mal à l’aise. J’ai développé des partenariats avec des industries que tu pourrais pointer du doigt et que tu pourrais critiquer, mais soit que je laisse ces entreprises faire affaire avec des firmes de consultants qui n’ont pas du tout l’expertise pour aller chercher les connaissances dont ils ont besoin, soit que je m’implique et je m’assure qu’au moins les données qui sont récoltées sont des données de bonne qualité faites avec des gens qualifiés. Au moins, ces données, je peux les prendre et je peux les publier comme je veux. Évidemment, si un chercheur dit qu’il ne veut pas les publier parce qu’elles pourraient faire du mal à son industrie et qu’il risque de perdre son financement, bien il y a là un problème d’éthique énorme. C’est à chacun de se poser la question.

 

« Ce qui m’attriste de ces changements, c’est qu’on enlève de la qualité de vie aux générations futures en toute conscience. »

 

B. : Des fois, on a l’impression que les entreprises pétrolières ne croient pas aux changements climatiques. On dirait qu’elles ne sont même pas au courant. Qu’en penses-tu ?

J.B. : J’entends toutes sortes de choses. Je ne côtoie pas vraiment ces gens de près, alors je ne suis pas capable de faire de grandes généralités sur la base de mon expérience. De ce que j’entends, il semble y avoir une très grande variabilité, c’est-à-dire que, parmi ces chefs d’entreprise, il y en a qui sont extrêmement conscients et qui vont dire qu’ils répondent à une demande, que la société demande du pétrole et que, tant que la demande est là, ils vont continuer. Ils savent très bien que, s’il n’y avait plus de production de pétrole, notre économie s’effondrerait. Donc, ils y voient aussi un certain rôle social en amenant quelque chose que le consommateur demande. Pointez-le du doigt, mais c’est aussi la personne qui achète qui est le problème. Si vous arrêtez d’acheter, il va arrêter de produire et il va investir ailleurs. Je trouve parfois leur argumentation quand même bien ficelée. Ce n’est pas juste le producteur, mais aussi le consommateur qu’il faut responsabiliser. Maintenant, tout est dans la façon de le faire. Il y a des industries qui semblent être de bons citoyens et des industries qui semblent être de moins bons citoyens. Je pense qu’il y a certains chefs d’entreprise qui ont compris que, pour faire des affaires et pour que ça fonctionne, il faut aussi être de bons citoyens et, en même temps, il ne faut pas cacher qu’il y aura des impacts environnementaux et que ce n’est pas à cout nul, comme n’importe quelle exploitation autant forestière que pétrolière ou agricole. Il y a toujours des impacts environnementaux. Juste le fait de vivre a un impact environnemental. Mais de se dire qu’on essaie de minimiser ou qu’on essaie de contrebalancer les effets négatifs locaux par des investissements dans le milieu de protection, des endroits de conservation ou de la mitigation pour contrebalancer les effets négatifs, c’est ce qui fait qu’une industrie devient un bon citoyen. Mais de mettre toute la responsabilité sur eux en disant qu’ils devraient arrêter n’est pas suffisant. Il faut responsabiliser le consommateur aussi.

 

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B. : Ne crois-tu pas que le gouvernement a aussi un rôle à jouer, considérant que la dégradation de l’environnement peut aussi être une cause de mortalité ?

J.B. : Effectivement, le gouvernement a certainement un rôle à jouer pour limiter les impacts sur la société, mais surtout pour limiter les impacts sur les prochaines générations. Les humains prennent actuellement des décisions qui ont des effets négatifs sur leur santé et sur leur milieu de vie et ils le font en toute conscience. Je ne pense pas que le gouvernement puisse gérer chacune des actions et des décisions de chacun des membres de la société. S’il y a manifestement des évidences comme quoi on vit à crédit sur les générations futures ou qu’on les handicape, le gouvernement doit prendre ses responsabilités pour dire qu’on n’a pas le droit de faire ça. C’est moralement inacceptable d’hypothéquer les prochaines générations pour répondre à nos besoins actuels. Si cela peut guider les décisions gouvernementales, je trouverais que c’est extrêmement pertinent. Quand on parle de changements climatiques, de changements environnementaux, ce n’est pas une question de savoir si les humains vont disparaitre ou non. Les humains ont une capacité d’adaptation phénoménale. On est capable de vivre dans à peu près n’importe quel type de milieu. Quand nous grandissons dans un milieu qui devient notre milieu de référence, nous ne savons pas ce que nous sommes en train de manquer ailleurs. Ce qui m’attriste de ces changements, c’est qu’on enlève de la qualité de vie aux générations futures en toute conscience. Je trouve que c’est surtout cette responsabilisation qu’on devrait essayer de faire. Jusqu’à quel point a-t-on le droit d’enlever de la qualité de vie aux prochaines générations ? C’est ce que nous faisons en dégradant nos milieux de vie naturels. Il y a tellement d’évidences comme quoi les milieux naturels nous rendent des services. C’est ce que l’on appelle des services écosystémiques. Si on les ramène en terme monétaire, ils représentent des milliards de dollars, si l’on devait les remplacer par des infrastructures humaines, par des machines, par des technologies de filtration de l’eau ou des pollinisateurs. Donc, si l’on dégrade l’environnement et que la génération d’après doit payer pour ces services écosystémiques, nous lui avons enlevé un élément important pour le développement et le maintien de sa société, sa productivité, etc. C’est ce que je trouve dommage. On enlève de la qualité de vie et on enlève du capital à exploiter pour les générations futures.

 

B. : On dirait que, dans l’ère de l’humanité, on arrive à un point où l’on a tout le temps laissé mieux qu’avant. Maintenant, on s’en va vers l’autre bord et c’est en train de se faire au moment où l’on se parle. Qu’en penses-tu ?

J.B. : J’entends souvent cette réflexion que, pendant plusieurs générations, la génération léguait à la suivante de meilleures conditions de vie et que maintenant on arrive peut-être à un moment où cette tendance pourrait
se renverser. Je trouve que cette prise de conscience doit être faite par la société. C’est ce qui devrait motiver en partie nos décisions actuelles. Ce n’est pas juste sur notre économie à court terme, notre développement à court terme, faire peur aux gens en disant que ce sera une catastrophe, que l’humanité va disparaitre. Je trouve que c’est exagérer. De dire que nous nuisons à la qualité de vie des générations suivantes, que nous leur enlevons un capital important et que nous risquons de nuire aux services que les écosystèmes nous rendent de façon tout à fait gratuite, en érodant la qualité, la biodiversité et en dégradant nos milieux, c’est dire que nous enlevons du potentiel pour les prochaines générations.

 

« C’est parfois très difficile de savoir quel est le rôle exact d’une espèce. »

 

B. : Tu parles de services écosystémiques, mais qu’est-ce que ça change dans notre vie que les ours polaires aient mal ?

J.B. : Si l’on prend une espèce en particulier, parfois, cette espèce peut être chassée, peut être observée. Par exemple les oies blanches, qui vont dans l’Arctique canadien pour se reproduire, entrainent 20 millions de bénéfice économique par année au Québec par l’observation, la chasse, les festivals. Donc si les changements climatiques ont des effets négatifs sur cette espèce, nous allons peutêtre hypothéquer des revenus potentiels pour la province. C’est un exemple assez facile où je fais un lien direct. Tu me parles de l’ours polaire. Pour les communautés du nord, il s’agit d’une espèce qui est chassée. Un seul tag pour chasser un ours polaire peut se vendre parfois 25 000 $ ou 30 000 $. Quelqu’un de l’extérieur va venir, va payer un montant qui va rester dans la communauté et qui devient une source de revenus très importante pour celle-ci. Donc, l’exploitation des espèces en soi est un élément très important. On se rend bien compte que, si l’on regarde les services rendus par les écosystèmes, quand on enlève des morceaux, on les fragilise, ce qui fait en sorte qu’ils peuvent s’effondrer. Ils ne pourront plus me rendre les services qu’ils me rendent actuellement. C’est parfois très difficile de savoir quel est le rôle exact d’une espèce. Si je prends cette espèce et que je l’enlève, est-ce que ça va vraiment changer quelque chose ? Tout est tellement interconnecté que, si l’on commence à enlever des morceaux, on peut avoir des effets en cascade qu’on n’aurait pas du tout anticipés. Il y a beaucoup de démonstrations qui montrent que quand on maintient une bonne diversité d’espèces, les écosystèmes sont beaucoup plus résistants aux perturbations externes. L’intérêt de les maintenir pour les prochaines générations, c’est un peu notre responsabilité. On n’a pas moralement le droit de les enlever aux générations suivantes.

 

 

À propos Marie-Amélie Dubé

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