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mars07

Petit cours d’histoire féministe pour toutes les mémoires courtes!

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par Marie-Amélie Dubé

 

Je connais Mme Lorraine Ouellet depuis 2015. Elle s’était pointée à mon bureau pour s’acheter un macaron de la 4e édition du Festival du film de Rivière-du-Loup. À cette occasion, nous avions échangé sur un sujet et l’autre, puis elle m’a demandé : « Eille, me semble que tu serais bonne toi pour nous programmer ça un spectacle en l’honneur de la Journée des femmes avec MADA pour le 8 mars ! » Elle m’avait donné les coordonnées de son amie, la comédienne Denise Guénette. Elle possédait un bon show dans ses cartons. Bien entendu, je n’avais pas eu le temps de donner suite à sa demande… désolée, Lorraine (si on se prend un bon six mois d’avance, je t’en organise un en 2019, avec plaisir !). Vous n’avez pas idée à quel point cette dame est déterminée et de tous les débats. Chaque fois que je la vois, elle me raconte qu’elle arrive d’une rencontre avec telle ou telle personne pour faire avancer un projet x ou y. Tiens, justement, saviezvous que le parc du Campus-et-de-la-Cité est ouvert à la population cet hiver ? Ben y a de la Lorraine là-dessous. Pas surprenant qu’elle reçoive un appel de notre mairesse pendant que je l’interviewe. Ça, ça ne s’invente pas ! Elle a 82 ans et pas grand-chose ne peut l’arrêter ! Bref, cette femme est pour moi un modèle de résistance et de résilience. Elle a vécu en maudit et, encore aujourd’hui, elle est la première devant le peloton, sur bien des fronts. Travailleuse sociale de formation, la cause des femmes lui tient à coeur, bien entendu. En arrivant chez elle, elle avait préalablement rédigé quelques notes pour notre rencontre. Je voulais savoir comment elle est devenue féministe. Voici quelques extraits de cette rencontre. « Je suis d’une autre génération où la femme élevait les enfants et tenait maison. Comme bien d’autres femmes, je suis passée d’être la fille de… à être la femme de…. Ça, ça m’a toujours chicotée en dedans. Je dirais que la première fois que j’ai senti une montée de féminisme en moi, c’est lorsqu’on m’a enlevé mon nom et que je suis devenue Madame Jean Côté. Quand même ! J’avais un nom, le mien, et la loi ne me permettait pas de le garder ! »

 

« Je suis issue d’une famille de quatre filles, j’ai eu trois filles et mes filles n’ont eu que des filles ! » Une femme peut-elle être prédestinée à épouser la cause des femmes ? « Le deuxième événement qui m’a ouverte au féminisme était lors de ma première entrevue pour un poste d’animation communautaire à l’éducation des adultes. C’était un projet-pilote dans cinq régions du Québec. Le comité de sélection était presque exclusivement composé d’hommes. La seule femme était une soeur. Le responsable du comité de sélection m’interpelle ainsi : “Tu te vois, toi, une mère de trois enfants, faire de l’animation communautaire le soir ?” Je lui ai répondu direct : “Est-ce que vous posez cette question aussi aux hommes ? Si les hommes sont capables de se libérer, je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas le faire moi aussi !” » BOOM ! Ce poste a été occupé deux ans par Lorraine ; le projet a été annulé par la venue au pouvoir du gouvernement Bourassa. Il avait traité les animateurs communautaires de barbus ! Quel argument massue pour expliquer la nonlégitimité d’un projet ! C’est dire comment les femmes n’étaient en rien incluses dans cette pratique pour que l’épithète poilue soit employée pour ce domaine. Lorraine était avant-gardiste et faisait partie d’une minorité de femmes à avoir eu ce poste.

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« Le troisième événement qui a fortifié mon féminisme, c’est lorsque la Caisse populaire m’a demandé de faire signer mon mari pour pouvoir faire l’achat de ma première voiture. (Ça ne fait pas 100 ans ça ! C’est en 1972 !) J’ai refusé et j’ai fait des pressions pour que ma voix soit entendue ! J’ai menacé d’utiliser les médias pour dénoncer que les Caisses populaires Desjardins étaient les premiers établissements à ne pas se soumettre à la nouvelle loi n’exigeant plus la signature de nos maris. J’ai donc pu acheter moi-même ma première voiture sans la signature de mon mari. » Elle me racontait que même dans les comités de parents, comme c’était surtout des hommes qui occupaient des postes de gestionnaires, la parole des femmes était peu entendue ou écoutée. Après quelques années, Lorraine est retournée aux études et est devenue travailleuse sociale. Le sujet de la santé des femmes a été une autre de ses batailles. En travaillant dans des milieux ruraux, elle a vu beaucoup de cas d’inceste, de violence corporelle, de dépression et d’épuisement. Les médecins recommandaient les femmes pour cause de ménopause en leur disant qu’elles étaient fatiguées. « Ben voyons, comme si la ménopause est une maladie ! Pour sensibiliser les médecins de la région, j’ai organisé avec le CLSC pour lequel je travaillais un déjeuner-rencontre pour parler de la santé des femmes. » Les médecins ont donc décidé de se pencher sur les réelles problématiques de la santé des femmes et ont même demandé qu’on leur trouve des textes et des volumes à lire sur le sujet pour s’éduquer et adapter leurs pratiques. « On leur a dit qu’on ne voulait pas de référence pour la ménopause, qu’on n’allait pas les prendre ! » À partir de ce moment, Lorraine s’est impliquée dans des comités de travail sur la santé des femmes. Ce qui l’a aidée dans la réalité homme-femme, c’est qu’elle a eu un homme qui collaborait beaucoup aux tâches ménagères et à l’éducation des enfants. « J’ai eu un homme qui m’aimait beaucoup ! Ça m’a beaucoup aidée à me développer personnellement et à épouser la cause des femmes. La réalité des mères féministes de l’époque, c’est que nous étions souvent absentes pour les causes sociales de l’époque. Nos filles en ont souffert, car elles étaient habituées à notre présence constante d’auparavant, mais elle en profite tellement aujourd’hui… »

 

#MOIAUSSI
Puis, Lorraine est devenue une mère monoparentale. « Une femme seule dans ces années-là, ce n’était pas bien vu. J’ai subi de l’intimidation et du harcèlement psychologique de la part de certains patrons. Je suis déjà allée dans un colloque alors qu’une seule chambre avec un lit double à l’hôtel avait été réservée… pour que ça coûte moins cher ! Comme mère monoparentale avec trois filles à faire vivre, quelles étaient mes options ? Certainement pas de perdre mon emploi ! Me taire fut la solution. Même si j’ai refusé le lit unique. Dénoncer ? On ne m’aurait pas cru et cela aurait fait un drame au sein de notre milieu de travail. Ce n’est pas d’hier qu’on protège les abuseurs ! J’ai ensuite refusé les avances et j’ai été punie : un voyage en France pour le travail a été annulé et le patron a décidé de partir avec sa secrétaire. Cette fois-là, j’ai décidé de le dénoncer et j’ai été entendue. J’ai pu changer de territoire, il a été démis de son poste de coordonnateur et tabletté à la centrale du programme. »

 

#ETMAINTENANT…
C’est entre femmes, mais aussi avec les hommes qu’il faut écrire la suite. Progressiste jusqu’au bout, Lorraine propose que les centres-femmes soient ouverts aux hommes pour certaines activités. « Tant qu’on va rester en ghetto, sans inviter les hommes, sans les inclure dans nos démarches de communication, ça va être beaucoup plus long d’avancer. » L’oppression, la violence et l’abus existent aussi chez les hommes et c’est aussi tabou. Ce n’est qu’ensemble qu’il sera possible de trouver les solutions. Quelle belle fin ! Happy ending ? Vous savez tous que ce n’est pas aussi simple que sur papier. Nous sommes tous acteurs des changements à opérer. Dénonçons, soyons solidaires et n’acceptons plus la violence, l’injustice et le manque de respect quel qu’il soit. Que nous soyons femmes, hommes, adultes ou enfants !
MERCI, LORRAINE ! À BIENTÔT !

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