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Pascapab est mort

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par Frank Malanfant

 

J’ai eu un modèle familial très fort. C’est ma mère qui m’a interdit l’usage de l’expression « pas capable ». Aussitôt que ces trois syllabes et demie passaient le seuil de ma bouche, j’étais confronté systématiquement à cette question : « Pascapab est mort. Qui c’est qui reste ? » Soit frustré de devoir essayer quand même ou honteux de ma lâcheté, je devais alors répondre « Essaie ». Enfant, je ne comprenais pas pourquoi ma mère entretenait une telle intolérance envers feu Pascapab. Et puis, je suis devenu un adulte très intéressé à la politique. Je me suis nourri d’articles de journaux, de vidéos et de livres de toute sorte qui m’ont convaincu de deux choses. La première est que l’histoire et la créativité humaine nous offrent des outils puissants pour bâtir un monde bien meilleur que le nôtre. La seconde est que ces outils prennent la poussière parce que la grande majorité se sent impuissante face au monde actuel et au plafond de verre de la politique partisane. Tout à coup, je ressens ce sentiment exacerbé de frustration que devait ressentir ma mère de voir son fils aborder la vie avec si peu de confiance. Désormais, c’est moi qui la ressens quand je vois que les outils qu’il nous faut sont là, juste sous nos yeux, mais que la foule semble ignorer leur présence. Est-ce qu’ils ignorent vraiment leur présence ? Est-ce plutôt qu’ils ignorent simplement comment utiliser ces leviers politiques pour en arriver à leurs fins ? Est-ce par peur d’échouer ? Est-ce parce qu’ils sont réellement convaincus qu’ils ne seront jamais capables de faire une différence en ce monde ? Quoi qu’il en soit, de nous voir, par millions, marcher résignés et accepter tout ce qu’on ne devrait jamais accepter me remplit d’un mélange de compassion et d’effroi. Ce sentiment, je l’ai ressenti aussi lorsque j’ai entendu parler de l’expérience de Milgram où l’on contraignait un individu ordinaire à électrocuter à mort un de ses pairs. Je l’ai aussi ressenti à la fin de la lecture de l’expérience de Seligman et Maier, lorsque ces chiens à qui l’on avait appris leur impuissance restaient passivement immobiles malgré les décharges électriques et l’obstacle dérisoire qui se dressait entre eux et la liberté. Il suffit de rechercher « impuissance apprise » sur Wikipédia pour lire un résumé de cette dernière expérimentation qui m’a tant fait réfléchir sur le pouvoir aliénant et abrutissant de notre système électoral. Alors, aujourd’hui, nous faisons face en tant qu’individus et en tant que peuple à des dizaines de tâches qu’il incombe à l’humanité de réaliser pour qu’elle soit digne de sa grandeur autoproclamée. Il y a d’abord la planète qui se réchauffe et qui cause la mort de dizaines d’espèces. Il y a aussi des millions d’êtres humains qui meurent de ne pas avoir accès à de l’eau et de la nourriture alors qu’il y en a bien assez pour tout le monde. Il y a la guerre, la violence, l’ignorance… et il y a l’impuissance. Nous, électeurs et consommateurs, sommes impuissants, mais pas mal moins que d’autres ! Déjà, si vous lisez ces lignes, vous avez bénéficié d’un accès au savoir que beaucoup n’ont pas. Nous vivons aussi dans un pays où les gens sont relativement choyés et où les inégalités sociales sont les moins importantes. Et cela n’est pas une raison de plus pour nous conforter dans ce que nos ancêtres nous ont donné ; ce n’est pas une raison non plus pour abandonner le reste du monde à son sort.

« Aujourd’hui, nous faisons face en tant qu’individus et en tant que peuple à des dizaines de tâches qu’il incombe à l’humanité de réaliser pour qu’elle soit digne de sa grandeur autoproclamée. »

 

Le fait que nous soyons nés à travers des lacs d’eau douce, dans un pays où l’éducation est accessible et gratuite et où nous pouvons bâtir pour l’avenir sans avoir peur que des guerres ne viennent détruire nos maisons n’est pas le fruit de nos efforts ; ce sont nos privilèges. Puisque nous sommes conscients de nos privilèges et de notre force, il est de notre devoir de ne pas négliger les gestes positifs qui sont à notre portée, que ce soit ramasser des déchets dans nos rues, économiser l’énergie, militer ou prendre du temps pour faire en sorte que les gens autour de nous se sentent bien. Il n’y a pas une personne qui ne soit pas capable de faire au moins un geste supplémentaire chaque jour pour rendre le monde meilleur, parce plusieurs de ces gestes ne coutent carrément rien. Pas besoin d’aller construire des écoles en Afrique, d’héberger une famille syrienne ou de donner 10 000 $ à la Croix-Rouge pour faire partie de la solution. Déjà, si tout le monde faisait un petit effort de plus pour rendre le monde meilleur, la somme des petits gestes de 8 millions de Québécois ferait assurément une grosse différence. Le monde nous appartient dès que nous cessons de réfléchir en vaincus. Se donner les moyens d’agir concrètement plutôt que de se résigner est un acte conscient et volontaire. Ça ne nous tombera pas dessus. Pascapab est mort. Qui c’est qui reste ?

À propos Louis-Philippe Gélineau Busque

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