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Menteur… raconte-nous : Rencontre avec Boucar Diouf

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par Busque

 

Boucar est un homme d’idées, de coeur et de raison. Il a une perspective bien propre à lui sur la vie et la culture québécoise par ses origines et sa formation. J’ai bien hâte d’aller le voir au festival, mais d’ici là, voici mon entrevue avec l’homme qui donne toujours quand on l’écoute.

 

 

Busque : Tu es biologiste, océanographe, humoriste, conteur, chroniqueur, animateur de télévision, vulgarisateur, écrivain. Que réponds-tu lorsqu’on te demande ce que tu fais dans la vie ?

Boucar Diouf : Je dis que je suis un biologiste qui raconte des histoires. C’est surtout cela. Je suis avant tout un biologiste et j’aime raconter des histoires qui mettent en scène la science, ma tradition africaine ou mon statut d’immigrant. Je pense que c’est ce qui ressemble le plus à ce que je suis. L’écriture est aussi une façon de raconter des histoires.

 

B. : Pour quelle raison as-tu accepté de participer au Festival de contes et récits de la francophonie de Trois-Pistoles ?

B.D. : J’ai accepté parce que j’ai aussi commencé à Trois-Pistoles. C’est un village que je connais parce que j’y allais avec mon ancienne copine qui venait de Saint-Clément. Elle travaillait à l’école de langues de Trois-Pistoles. J’ai gagné le Concours national de la plus grande menterie et j’ai fait des contes dans des collectifs. Je suis aussi revenu faire un spectacle de contes il y a quelques années. Ce festival fait donc partie des souvenirs de mes débuts sur scène. Je connais bien Maurice [le directeur artistique]. Donc, quand il m’a demandé de participer au 20e anniversaire, j’ai accepté. Je suis en train de travailler sur un spectacle qui porte sur le fleuve Saint-Laurent. Ce n’est pas encore achevé, mais ce spectacle a un potentiel d’une heure et je vais aller le faire à Trois-Pistoles pour la première fois.

 

« Il faut que je touche le coeur des gens, que je leur dilate la rate et que je leur stimule l’esprit. »

 

B. : Quels sont les ingrédients pour qu’un conte soit réussi ?

B.D. : Quand je raconte une histoire, j’ai trois conditions : il faut que je touche le coeur des gens, que je leur dilate la rate et que je leur stimule l’esprit. Si ces conditions ne sont pas réunies, je ne vais pas sur scène. Il faut que les gens apprennent quelque chose. Si je fais un spectacle sur le Saint-Laurent, il faut que je fasse découvrir des choses que probablement 90 % des gens ne connaissent pas sur le Saint-Laurent. Il faut que je les fasse rire continuellement parce que c’est l’objectif. Pour moi, le rire est une façon de sarcler la tête pour que l’information y entre. Je travaille la tête et, ensuite, il faut que je touche les gens. Je leur parle de l’identité des Québécois. Il faut que je leur dise que le Saint-Laurent coule dans leurs veines. Qu’ils le veuillent ou non, c’est un devoir de le protéger. C’est mon objectif. Donc, dilater la rate, toucher le coeur et stimuler l’esprit. Ce sont mes trois conditions quand j’écris.

 

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B. : L’art oral se manifeste de bien des façons : conte, slam, spectacle d’humour. À quoi sert l’art oral, à ton avis ?

B.D. : L’art oral est plus puissant que l’écrit à certains égards. L’écrit reste plus longtemps, on n’a pas de doute là-dessus, mais l’oral a un pouvoir sur nous qui est plus fort. L’oral rentre dans les cellules des gens directement. Pour l’écriture, il faut s’assoir, ouvrir une page pour ensuite lire et réfléchir. Quand Fred Pellerin s’assoit et raconte son village, c’est instantané. Non seulement on l’entend, mais on sent ses émotions et on peut presque sentir les odeurs de la cuisine de sa grand-mère. C’est ce qui est puissant. Malheureusement, l’écriture nous a amenés à mépriser l’oral. L’oralité, c’est puissant. Les Québécois sont des gens d’oralité.

 

B. : L’art du conte semble faire partie des racines de la culture québécoise, mais aussi sénégalaise. Est-ce le cas, selon toi ?

B.D. : Les Sénégalais aussi sont des gens d’oralité, bien sûr ! Quand on rencontre le Québécois le matin au bureau, il dit : « Il faut que je te conte quelque chose ! » C’est sa caractéristique. Le Français dit : « Est-ce que tu as entendu ce qui s’est passé en Israël ? » Le Québécois va raconter ce qui s’est passé avec le chien de son voisin. Cela fait partie de l’identité des gens d’ici. Ce sont des gens qui ont longtemps vécu dans l’oralité. Ce sont des gens qui ont échangé, qui ont tricoté et qui ont couché avec des Amérindiens, ce qui a eu un réel effet.

 

B. : Maintenant, je te dis le début d’un conte et tu dois le terminer à ta façon. « Il était une fois l’entreprise TransCanada qui voulait passer un pipeline sur les terres du Québec… »

B.D. : L’huile et l’eau ne se mélangent pas bien, même quand on brasse des affaires.

 

B. : « Il était une fois la société québécoise qui se cherchait un projet de société… »

B.D. : Un arbre qui a moins de racines que de branches est à la merci du vent.

 

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B. : « Il était une fois les régions du Québec qui commençaient à perdre leur jeunesse… »

B.D. : J’ai écrit un texte à ce sujet dans La Presse : « Ne tournez pas la page sur mon village ». C’est le plus gros des drames. Je n’ai pas de pensée à proprement parler sur ce sujet. Pour les régions du Québec, de perdre la jeunesse équivaut à tourner la page sur le village et ce serait la mort du Québec parce que les régions sont vitales pour les villes. Ce qui se mange en ville se prépare dans les régions. Je pense qu’il faut régionaliser l’immigration. Ce serait bien de dire aux gens que le Québec n’est pas seulement entre Laval et Longueuil. Il faut dire aux gens que ce pays est énorme, qu’ils peuvent le découvrir, aller ailleurs, y avoir du plaisir et s’y enraciner avec leurs enfants. Plusieurs le font, mais il faut que le gouvernement « mette ses culottes » et qu’il décide de régionaliser l’immigration, ce qui se fait ailleurs. Pour que cela se passe, il faut d’abord régionaliser l’économie aussi. Ce que je veux dire est que les gens qui viennent ici sont des immigrants de la classe économique. Ils cherchent d’abord et avant tout un emploi pour s’occuper de leur famille et des gens qu’ils ont laissés sur place. On ne peut pas leur dire d’aller s’installer à Cap-Chat quand les gens de Cap-Chat s’en vont à Montréal parce qu’ils n’ont pas de travail. La première étape est de décentraliser l’économie et le reste suivra. Il ne faut pas écouter le Conseil du patronat qui dit qu’il faut fermer les villages.

 

B. : Est-ce qu’en humour on peut rire de tout ?

B.D. : Pierre Desproges disait : « On peut dire de tout, mais pas avec tout le monde. » Il faut prendre une décision et il y en a qui choisissent. Pour ma part, j’aime bien les mots qui frappent sur les forts pour donner le pouvoir aux plus faibles. Au tout début de l’humour, c’était ainsi. Le fou du roi était là pour ridiculiser la haute société.

 

B. : Peut-on empêcher un humoriste de frapper sur les plus faibles ?

B.D. : Non, on ne peut pas faire ça. Je ne crois pas qu’on puisse judiciariser la chose. Il faut faire confiance au peuple, parce que les gens sont capables d’émettre leurs idées. Dans mon cas, la judiciarisation de la chose me dérange. Quand elle commence, on ne sait pas où elle finit. C’est ce que monsieur Couillard voulait faire avec le projet de loi 59. Je crois qu’il y a des limites, mais je crois beaucoup aux limites imposées par les gens, par la population qui décide si elle embarque ou non là-dedans. Il arrive parfois que la population s’insurge et il faut aussi l’écouter à ce moment.

 

B. : Crois-tu qu’il faille aussi faire attention aux médias qui décident de l’idée des citoyens qui sera importante ?

B.D. : Oui, c’est certain. Les médias qui le martèlent font partie du problème. Ils font partie du problème parce qu’ils sont ceux qui prennent la place du citoyen et qui mettent le discours à répétition. En même temps, ils disent que ce n’est pas bien, mais c’est eux qui l’ont fait connaitre en très grande partie. La responsabilité est collective.

 

B. : Merci beaucoup, Boucar! On se voit le dimanche 9 octobre à 20 h pour ton spectacle Magtogoek, le chemin qui marche, le spectacle de clôture.

 

À propos Louis-Philippe Gélineau Busque

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