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Madame B : chronique de bibliothèque / L’écrivain qui aimait les femmes

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par Sylvie Michaud

 

Dernièrement, j’ai donné une conférence sur Romain Gary (1914-1980), auteur que je lisais dans ma jeunesse (Chien blanc, Les mangeurs d’étoiles et Gros-Câlin) et que j’ai toujours aimé, mais que j’avais perdu de vue. Les recherches que j’ai entreprises pour préparer cet événement m’ont fait découvrir un homme au parcours exceptionnel, dont les écrits sont toujours jubilatoires.

 

Je veux partager avec vous aujourd’hui un long passage que l’on trouve à la fin du livre Le sens de ma vie qui est la transcription d’un entretien réalisé dans le cadre de l’émission Propos et confidences quelques mois avant sa mort par suicide.

 

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« La seule chose qui m’intéresse, c’est la femme, je ne dis pas les femmes, attention, je dis la femme, la féminité. Le grand motif, la grande joie de ma vie a été l’amour rendu pour les femmes et pour la femme. Je fus le contraire du séducteur malgré tout ce que l’on a bien voulu raconter sur ce sujet. C’est une image totalement bidon et je dirais même que je suis organiquement et psychologiquement incapable de séduire une femme. Cela ne se passe pas comme ça, c’est un échange, ce n’est pas une prise de possession par je ne sais quel numéro artistique de je ne sais quel ordre, et ce qui m’a inspiré donc dans tous les livres, dans tout ce que j’ai écrit à partir de l’image de ma mère, c’est la féminité, la passion que j’ai pour la féminité. Ce qui me met parfois en conflit avec les féministes puisque je prétends que la première voix féminine du monde, le premier homme à avoir parlé d’une voix féminine, c’était Jésus-Christ. La tendresse, les valeurs de tendresse, de compassion, d’amour, sont des valeurs féminines et, la première fois, elles ont été prononcées par un homme qui était Jésus. Or il y a beaucoup de féministes qui rejettent ces caractéristiques que je considère comme féminines. En réalité, on s’est toujours étonné du fait qu’un agnostique comme moi soit tellement attaché au personnage de Jésus. Ce que je vois dans Jésus, dans le Christ et dans le christianisme, en dépit du fait qu’il est tombé entre les mains masculines, devenues sanglantes et toujours sanglantes par définition, ce que j’entends dans la voix de Jésus, c’est la voix de la féminité en dehors de toute question de religion et en dehors de toute question d’appartenance catholique que je puis avoir techniquement. Je puis donc simplement dire que mon rapport avec les femmes a été d’abord un respect et une adoration pour ma mère, qui s’est sacrifiée pour moi, et un amour des femmes dans toutes les dimensions de la féminité, y compris bien sûr celle de la sexualité. On ne comprendra absolument jamais rien à mon oeuvre si l’on ne comprend pas le fait très simple que ce sont d’abord des livres d’amour et presque toujours l’amour de la féminité. Même si j’écris un livre dans lequel la féminité n’apparait pas, elle y figure comme un manque, comme un trou. Je ne connais pas d’autres valeurs personnelles, en tant que philosophie d’existence, que le couple. Je reconnais que j’ai raté ma vie sur ce point, mais si un homme rate sa vie, cela ne veut rien dire contre la valeur pour laquelle il a essayé de vivre. Je trouve que cce que j’ai fait de plus valable dans ma vie, c’est d’introduire dans tous mes livres, dans tout ce que j’ai écrit, cette passion de la féminité soit dans son incarnation charnelle et affective de la femme, soit dans son incarnation philosophique de l’éloge et de la défense de la faiblesse, car les droits de l’homme ce n’est pas autre chose que la défense du droit à la faiblesse. Et si on me demande de dire quel a été le sens de ma vie, je répondrais toujours — et c’est encore vraiment bizarre pour un homme qui n’a jamais mis les pieds dans une église autrement que dans un but artistique — que cela a été la parole du Christ dans ce qu’elle a de féminin, dans ce qu’elle constitue pour moi l’incarnation même de la féminité. Je pense que si le christianisme n’était pas tombé entre les mains des hommes, mais entre les mains des femmes, on aurait eu aujourd’hui une tout autre vie, une tout autre société, une tout autre civilisation.

 

« Même si j’écris un livre dans lequel la féminité n’apparait pas, elle y figure comme un manque, comme un trou. »

 

Pour le reste, que voulez-vous que je vous dise ? Je voudrais simplement avoir encore le temps de continuer dans la même direction, aussi longtemps que possible, et je le dis tout de suite, pas tellement pour écrire d’autres romans et en tirer je ne sais quelle gloire, mais simplement par amour de la féminité, par amour de la femme, et je crois que l’on trouvera cet amour, on trouvera cette fidélité dans mon nouveau roman qui s’appelle Les Cerfs-volants. Et je ne voudrais simplement pas qu’il y ait plus tard, quand on parlera de Romain Gary, une autre valeur que celle de la féminité. »

À propos Louis-Philippe Gélineau Busque

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