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L’homme – musée

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Par Marie-Amélie Dubé, photos de Busque

Elles, elles sont imposantes et pleines de silence. Lui, il est frêle et volubile. Elles, ce sont deux maisons qui ont pignon sur rue à l’Isle-Verte, au début du village. Ce sont d’elles dont les médias s’arrachent la une depuis quelques temps. Elles sont en vente et le coût de 560 000 $ fait, oh combien, sourciller le commun des mortels.

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Lui, c’est Henri F. Durand. Un architecte constructeur, originaire de Québec, ayant travaillé à Toronto plusieurs années dans la frénésie urbaine. Il nourrit un amour et sculpte sa connaissance de la région depuis 1974. En 1990, il ressent le besoin de s’exiler, de quitter le stress de la ville et du travail; il vide son compte en banque et s’achète une propriété à l’Isle-Verte. Depuis, c’est un ermite. Il se dit inconnu de tous ou plutôt rejeté. En venant ici, c’est ce qu’il voulait, « être seul ». « Je suis drôlement bien servi; je ne suis pas sauvage, mais je fais peur au monde! » Quand je lui demande s’il se considère comme un artiste — j’avoue, c’est une question malhabile, mais je suis déstabilisée en entrant dans son impressionnante salle d’archives, où d’immenses photos ornent les murs et où deux bibliothèques remplies de boîtes de photos s’imposent comme des gardiens de sa mémoire — il me répond : « je suis un penseur. J’étudie les mécanismes qui font vivre le monde, je n’ai pas de moralité. » La rencontre s’annonçait prometteuse, n’est-ce pas?

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Petite histoire d’une rencontre surprenante

C’est donc par un matin d’hiver beaucoup trop froid que Louis-Philippe, qui s’en voulait d’être venu en souliers, et moi sommes allés rencontrer Henri F. Durand. Il nous attendait, il était affairé à pelleter la neige que la souffleuse avait mise à un endroit qui ne faisait pas son affaire. Quelques échanges courtois, quelques blagues plus tard, la visite commença par la maison du côté est; celle de son ancienne conjointe. La bâtisse est en déconstruction, ou reconstruction, selon l’interprétation que l’on pourrait en faire. Henri nous raconte ses démêlés avec la paroisse pour faire l’acquisition de cette propriété et conclu son laïus par : « […] si je n’arrive pas à vendre la propriété, je vais devoir chauffer mon autre maison avec les planches de celle-ci. »…pas fou, j’en ris! Ce qui est fort intéressant avec cette maison c’est que, sur la façade nord, devant et sous l’habitation, l’homme a creusé et a coulé du béton tout seul, clame-t-il haut et fort. Il y a créé un bassin d’eau dédié à l’irrigation de son terrain et à une éventuelle vie aquatique. Ainsi, la maison semble être sur pilotis; pourquoi pas!

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De plus, une forêt a été recréée sur le terrain. Plusieurs espèces sylvicoles et arbustes (dont quelques rhododendrons qui doivent être magnifiques lorsque le pintemps les réchauffe) sont saupoudrés aux quatre vents. Un petit sentier, fait de roches prises un peu partout sur le bord du littoral, parcourt la partie sud du terrain.

Après une bonne demi-heure passée à l’extérieur, histoire de se réchauffer et que Louis-Philippe ne perde pas ses pieds, nous entrons dans la demeure principale de monsieur Durand; celle qui est située à l’ouest de la propriété. La porte est derrière et nous donne accès à un endroit qui s’apparente à un atelier/entrepôt de charpentier. Malgré les masses de bois, de poutres, de vis, d’outils qui s’entassent sur les établis et dans les airs, je suis ébahie par l’ordre qui y règne. Henri, lui, trouve que c’est en désordre, un désordre organisé. Encore là, monsieur Durand nous explique qu’il a lui-même creusé le sol, fait les fondations, monté les murs; seul… est-ce possible?

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Nous descendons plus bas et arrivons dans un lieu dont la géométrie et la circulation sont non conventionnelles. Il s’agit d’une pièce carrée à deux niveaux dans laquelle, au centre, un corridor en forme de croix donne accès, à gauche et à droite, à deux zones surélevées. D’un côté, une dizaine de vieux écrans d’ordinateurs Apple qui lui permettaient de faire de la modélisation 3D, de l’autre, des rouleaux de papier photo, des CD, des coquilles d’oeufs pour engraisser ses plantes. Il nous explique qu’il s’agit de la zone sèche et de la zone humide. Son laboratoire. On y trouve également une gigantesque machine à imprimer des photos grand format. Tout ce matériel est fonctionnel. Au centre est suspendue une grande poutre amovible, accrochée à un pivot d’acier, où s’étend un medium mixte photo-dessin.

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« Je suis un penseur. J’étudie les mécanismes qui font vivre le monde, je n’ai pas de moralité. »

Puis, nous arrivons dans une autre pièce contenant ses archives. Du matériel photo à en plus finir et d’autres écrans d’ordinateur. Je pense tout haut : « Je n’ai pas assez d’yeux pour tout voir. » Je lui demande si les toiles suspendues sont de lui. Je lui manifeste mon émerveillement et il me répond : « Ah! Ça…c’est des restes! » Une photo en noir et blanc, format gigantesque, couvre le mur ouest. On y trouve cinq personnes avec qui il a construit sa première galerie d’art en Outaouais. D’autres murs très colorés habitent la pièce, des étagères founies découpent l’espace au centre. Dans un coin crépite un foyer qui laisse une odeur réconfortante de chaumière québécoise en hiver. Quelques clichés plus tard, nous empruntons un sympatique escalier d’épinette en colimaçon; c’est ludique! Une pièce faisant office de cuisine nous accueille. Un plafond bas, une pièce suspendue, d’où la lumière de l’est et de l’ouest peut entrer. Trois immenses fenêtres de la façade nord ont été bariccadées par des planches peintes tels des vitraux. Tout semble être judicieusement aménagé à un endroit réfléchi. Ce sont des installations, me dit-il, ça lui permet de visualiser les choses. « C’est une usine d’assemblage ici. […] Tu laisses traîner des choses, tu te laisses pénétrer, tu te laisses absorber […]. »

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Des murs vert, jaune et mauve, déguisés par les traces d’un rouleau passé frénétiquement animent l’endroit. Moult petits artéfacts, bidules et vestiges sont parsemés ici et là. Une pièce attire davantage notre regard, sa pièce maîtresse, sa plus récente réalisation. Un raton laveur! Il se tient là, debout sur ses pattes arrières, désséché, la gueule ouverte, figé par le temps. Il nous raconte fièrement le moment où il a traqué cette bête! Les étapes qu’il a dû réaliser pour la mettre à son goût. Il s’était levé à 1 h du matin, le jour même, pour la paufiner et réfléchir à son installation.

Nous visitons quelques chambres au même étage, des pièces au format atypique, toutes habitées par des plantes d’expérience, par des oeuvres au airbrush et des petites sculptures de papier laissant la trace d’une ancienne conjointe.

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Puis, nous réempruntons le colimaçon et atteignons le 2e étage. On se trouve dans une pièce à aire ouverte, habitée par une carcasse de chaland suspendu. Des heures en compagnie d’une centaine d’ouvrages photographiques et artistiques pourraient être bien servies en ce lieu. Des revues photo faites par lui au fil des ans, une prodution titanesque de revues. Quand on lui demande qui les regarde, il nous répond : « Personne. […] Je suis un gars paresseux [quelle antiphrase ou ironie!], je n’aime pas avoir à convaincre quelqu’un. Donc, je fais tout seul. » On lui demande pourquoi il le fait si personne ne les regarde. Sa réponse : pour le tenir en vie!

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Nous découvrons, à droite, une zone habitée par 22 aquariums où Henri regarde la vie pousser. À gauche, deux à trois écrans aux murs, des comptoirs; c’est son bureau. Il y travaille debout et se couche pour manger sur un petit divan de fortune, où il écoute des films. Il en a plus de mille. Il nous présente son impressionnante production Web qui contient des milliers de documents photo, un site Web, henridurand.com, qu’il alimente en images, en histoires.

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Finalement, nous arrivons dans la plus grande pièce que nous ayons visitée, sa chambre. Un lit, d’autres magnifiques plantes, des photos qui viennent à notre rencontre. De gigantesques fenêtres donnant sur le sud, où entre la lumière, et une salle de bain thermostatique, de luxe, préciset- il. Pas de chauffage électrique.

Nous aimerions aller au troisième étage, mais il est condamné l’hiver, car le toit est en toile et il faut garder la chaleur à l’intérieur, bien sûr.

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Après une heure trente d’histoires, de récits, de contacts visuels avec une forme étonnante de beauté humaine et artistique, nous étions éblouis par cet homme dont la force était difficilement nommable, mais combien inspirante. Un genre de rencontre du troisième type, je dirais. Une maison, une propriété qui nous fait redéfinir nos repères. Un homme qui a tout fait seul, tout au long de sa vie et qui, à 73 ans, est encore rempli de vitalité et de projets (une terrasse côté ouest pour le printemps). Il a produit des quantités phénoménales de revues de photos éblouissantes, possède près de 25 écrans d’ordinateur, une densité artistique dans chaque racoin de sa maison est perceptible. Une productivité artistique effarante, omniprésente, qui rythme ses pensées et ses activités quotidiennes. Cette maison est un musée, une conception sensible des fantasmes créatifs d’un homme brillant. À mon avis, 560 000 $ c’est bien peu pour une création magistrale de la sorte.

Merci, Henri F. Durand, pour cette visite de votre intérieur, vous êtes un être fascinant, un excellent conteur et un génie contaminant!

La Rumeur du Loup, édition 72 Janvier – février 2015

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