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Les climatosceptiques seront confondus : Entrevue avec Dominique Berteaux

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par Busque, photos par Anthony Francoeur-Vallière

 

Dans le cadre de cette édition sur les changements climatiques, je me suis déplacé à Rimouski pour rencontrer des scientifiques et discuter avec eux des effets de l’activité humaine sur notre environnement. Voici ce que Dominique Berteaux, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en biodiversité nordique, avait à nous dire à ce sujet.

 

Busque : Pour commencer, peux-tu me décrire ta formation et me parler de ton travail ?

Dominique Berteaux : Ma formation est en biologie. Puis, je me suis petit à petit spécialisé dans les études des écosystèmes et des animaux sauvages, surtout les mammifères. Pendant plusieurs années, j’ai étudié des populations d’animaux dans la nature en différents endroits. Depuis presque 15 ans, on voit que, partout, il y a des changements qui sont liés parfois aux changements du climat. Petit à petit à petit, je me suis intéressé à des questions de plus en plus larges comme le réchauffement du climat, la biodiversité et puis l’écologie à l’échelle de la planète. Oui, je continue à travailler sur le terrain, mais je m’intéresse de plus en plus à des questions plus larges.

 

 

« Oui, il faut être sceptique en science. Le problème n’est pas d’être sceptique, le problème est plutôt de refuser des découvertes scientifiques parce qu’elles remettent en question des choses que l’on pensait acquises ou bien certains de nos intérêts. »

 

 

B. : La population est divisée sur le sujet des changements climatiques. Est-ce que la communauté scientifique l’est aussi ?

D.B. : La communauté scientifique n’est pas vraiment divisée parce que tout le monde fait le même constat. Donc, non. Pour ce qui est de la population, c’est quand même difficile de comprendre ces changements, donc c’est un peu normal que les gens se posent des questions. En plus, il y a des groupes d’intérêt très puissants qui entretiennent beaucoup de fausses idées, ce qui contribue en partie à ce que les gens ont du mal à se faire une bonne opinion. Et, comme par hasard, les gens qui ont du mal à comprendre cette question de changements climatiques, ou plutôt à l’accepter, ce sont surtout les gens qui sont le plus souvent influencés par soit le discours des entreprises qui font leur argent avec les énergies fossiles, soit des groupes qui sont quand même très à droite et qui ont une vision des libertés individuelles extrêmement forte qu’il ne faudrait pas contraindre. Alors, c’est un peu les deux sources qui font que ce n’est pas la science des changements climatiques qui les embête, c’est les résultats de la science des changements climatiques. Donc, ils essaient de les combattre et de semer un peu de confusion. Mais, au départ, ces changements sont quelque chose qu’on ne voit pas de nos yeux et qui est assez difficile à comprendre, c’est assez technique. Donc, c’est un peu normal aussi que les gens aient un regard critique. Maintenant, on en est au stade où les scientifiques sont passés à autre chose. On sait que c’est comme ça et on essaie de comprendre les répercussions, comment il faut faire pour limiter l’ampleur des changements, quelles sont les conséquences des changements qui seront adoptés dans l’économie, nos comportements, etc. La communauté scientifique est déjà rendue en dehors de ce débat. Comme pour l’évolution, il y a longtemps qu’on ne se pose plus la question, mais il y a des endroits dans le monde où les gens se demandent encore s’il y a eu une évolution des espèces. C’est un peu l’équivalent.

 

B. : Tu parles de regard critique. N’est-ce pas une bonne chose d’être sceptique en science ?

D.B. : Oui, il faut être sceptique en science. Le problème n’est pas d’être sceptique, le problème est plutôt de refuser des découvertes scientifiques parce qu’elles remettent en question des choses que l’on pensait acquises ou bien certains de nos intérêts. C’est ce qui est le plus embêtant. Mais il faut être sceptique, il faut être critique ; c’est la plus grande qualité d’un citoyen et d’un scientifique.

 

B. : Peux-tu nous expliquer de façon simplifiée ce qui cause les changements climatiques ?

D.B. : On va parler des changements climatiques actuels, parce que, si on retourne dans l’histoire de la Terre, il y a eu toutes sortes de phénomènes naturels qui ont influencé le changement du climat. Actuellement, la température augmente surtout parce qu’on est en train de modifier la composition de l’atmosphère. Comment fait-on pour la modifier ? Une propriété importante de l’atmosphère est qu’elle laisse passer les rayons du soleil et elle bloque un petit peu la chaleur qui repart vers l’espace. S’il n’y avait pas cette atmosphère, il ferait -19 °C à la surface de la Terre. Heureusement, il fait autour de 15 °C en moyenne. Sauf que cet effet, qui est l’effet de serre, nous augmentons un peu son intensité en envoyant dans l’atmosphère des gaz à effet de serre, comme le CO2, des oxydes nitreux et d’autres molécules. C’est juste qu’on renforce un peu une capacité naturelle de l’atmosphère en changeant sa composition.

 

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B. : Disons que je parle avec une personne du domaine de l’automobile. Elle sort des arguments du genre : « Il y a des volcans qui émettent des gaz à effet de serre, ç’a tout le temps été de même » ou bien « C’est le soleil qui est plus chaud, donc ce n’est pas de notre faute. » Que penses-tu de l’opinion que les gens ont et où vontils chercher leur information ? Quelle est la place des médias dans ce dossier, à ton avis ?

D.B. : Il y a beaucoup de médias qui ont arrêté d’essayer de présenter les deux côtés de la médaille, parce qu’il y a un côté où on trouve 99 % des scientifiques et 1 % pour l’autre. Ce sont des arguments qu’on entend toujours et qui sont faux, mais qui tournent quand même. Il y a aussi des concessionnaires d’autos qui ne diront pas ça : ceux qui vendent des LEAF et qui sont dans la mise en marché des voitures électriques. Il n’y en a peut-être pas encore à Rivière-du-Loup, mais il y en a un maintenant ici à Rimouski. C’est une question de temps, ils n’auront pas le choix de toute manière. Pour tout ce qui tourne autour de l’utilisation du pétrole, il y a des sommes colossales qui sont dépensées pour essayer de retarder le moment où il va falloir qu’on fasse le changement.

 

B. : On dirait que les gens pensent maintenant que, si ça arrive, ce n’est pas la faute de l’humain, c’est naturel. Selon une étude qui est sortie au Canada en février, une grande partie des Canadiens pense que ce n’est pas de la faute de l’humain.

D.B. : Tu vois, au Québec, la majorité est consciente de cette question des changements climatiques et là où il y a le plus faible pourcentage de gens qui en est conscient, c’est en Alberta, comme par hasard. Et même en Alberta, dans le sondage, environ 60 % des répondants disaient croire que la planète se réchauffe, mais seulement 20 % croient que c’est surtout à cause de l’activité humaine. Pourtant, environ 60 % étaient d’accord avec un marché du carbone.

 

B. : Peux-tu nous expliquer cette histoire de marché du carbone ?

D.B. : En fait, étant donné que la source des changements climatiques est qu’on envoie trop de carbone dans l’atmosphère, il faut trouver une façon d’en envoyer moins. Pour ce faire, un des moyens est de déterminer que le maximum de carbone qu’on va mettre dans l’atmosphère est de tant de gigatonnes. Puis, on attribue un certain nombre de tonnes à telle industrie, telle industrie, etc. À partir de là, ceux qui vont en émettre plus vont payer une amende et ceux qui vont en émettre moins vont recevoir un bénéfice. Alors, ce n’est pas vraiment une « taxe carbone », c’est juste que ceux qui vont bien se comporter vont avoir des bénéfices et ceux qui vont mal se comporter vont en payer le prix. Donc, ce n’est pas comme si tout le monde allait payer plus. Là encore, les conservateurs vont toujours dire : « Des taxes, des taxes ! », mais ce n’est pas la réalité, il y a des gens qui vont gagner et des gens qui vont perdre. C’est comme un bonus/malus. Il y a une chose qui peut quand même être utile à savoir, c’est qu’il a de plus en plus d’entreprises, même certaines entreprises pétrolières, qui sont maintenant passées un peu de l’autre côté en disant qu’ils acceptent qu’il y ait ce changement du climat, que c’est important et qu’ils vont faire des efforts. Ils vont arrêter de dire qu’ils n’y croient pas parce que ça n’a plus d’allure. Il y en a de plus en plus et je trouve que c’est encourageant.

 

B. : À part pour les stations de ski, n’est-ce pas une bonne chose pour le Québec qu’il fasse plus chaud ?

D.B. : Il y a certains aspects positifs et certains aspects négatifs aux changements climatiques. D’abord, le Québec fait partie d’une planète et puis on est tous interconnectés et on ne peut pas vivre sans les autres. C’est clair qu’il y a des endroits, des pays, qui vont beaucoup plus souffrir des changements climatiques que le Québec. Pour les environnements nordiques, il y aura de bons côtés. Il y aura aussi des inconvénients. Par exemple, on commence déjà à voir que, pour l’agriculture, on aura besoin de plus de pesticides, parce qu’il y a plus de maladies. Toutes nos infrastructures ont été calibrées pour une certaine météo qui va changer, alors il faut les recalibrer. Par exemple, on doit grossir les tuyaux des égouts à Montréal, ce genre de détails. C’est difficile de faire un bilan global de tout ce qui est positif et négatif, mais c’est vrai que, dans les pays nordiques, il y aura aussi des aspects positifs. Mais il faut toujours qu’on pense à une échelle beaucoup plus large que ça.

 

B. : Ces effets positifs dont tu parles, on s’entend que ce sera pour une certaine période, mais après, est-ce que ça ne risque pas juste d’empirer ?

D.B. : Je pense que les pays riches réussiront en partie à s’adapter aux changements du climat, surtout les pays comme le Québec. À mon avis, les effets négatifs vont plutôt venir du fait qu’on est en train de mettre en péril l’harmonie de la planète, autant l’harmonie de l’environnement que celle entre les peuples. C’est un changement majeur des conditions planétaires et il y a des millions de personnes qui vont être obligées de déménager. Ce sont ces répercussions à mon avis qui seront l’effet négatif le plus fort. Mis à part que le printemps arrive plus tôt ou que les hivers sont un peu moins froids.

 

 

« Pour tout ce qui tourne autour de l’utilisation du pétrole, il y a des sommes colossales qui sont dépensées pour essayer de retarder le moment où il va falloir qu’on fasse le changement. »

 

B. : En parlant d’hiver, les deux derniers hivers que nous avons eus au Québec ont été très froids. J’ai vu des cartes de la NASA qui montraient que partout la température se réchauffe, sauf au Québec, où elle se refroidit. Qu’en penses-tu ?

D.B. : L’hiver dernier, oui, il y avait un « spot » sur le Québec. Par contre, en moyenne, les hivers au Québec se réchauffent aussi comme ailleurs. Le climat, c’est toujours des dents-de-scie, ce qui fait qu’on a une année plus chaude, une année plus froide. Mais la tendance est au réchauffement au Québec comme ailleurs. Dans le sud du Québec, le climat s’est réchauffé de 1,5 °C à peu près depuis 60 ans. Ça ne parait pas beaucoup, mais entre Montréal et Rimouski, il y a 2,5 °C de différence en moyenne. Donc, c’est comme si le climat de Montréal était en train d’arriver vers Rivière-du-Loup et Rimouski. À la fin du siècle, on aura le climat quasiment qu’il y a à Montréal.

 

B. : On sent que l’économie a besoin de croissance, de consommation, de surconsommation et, d’un autre côté, on veut des lois qui empêchent l’excès par rapport à l’environnement. À un moment donné, c’est sûr qu’on va frapper un mur. Même si Trudeau dit : « On va le faire pour l’économie et pour l’environnement », on ne peut pas le faire pour les deux, il y en a un des deux qui va souffrir.

D.B. : C’est sûr que, quand il y a des changements aussi profonds, il y a toujours des gens qui gagnent et des gens qui perdent, alors ça crée quand même beaucoup de soubresauts dans une société. On doit se demander où on sera dans 200 ans. Si l’on continue comme ainsi, ce sera affreux ! Ce n’est pas que les changements climatiques, il y a beaucoup d’autres choses, la biodiversité, la pollution par certaines molécules, l’eau, etc. Il y a quand même beaucoup de questions environnementales planétaires. On est dedans maintenant, mais ce n’est pas évident de tout digérer. C’est très bien que tu t’y intéresses !

 

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B. : Peux-tu nous dire comment, en tant que citoyens et citoyennes, nous pouvons contribuer ?

D.B. : C’est une question où il y a beaucoup de ramifications. Prenons simplement l’exemple des énergies fossiles. Nous en sommes très dépendants ; il faut donc réussir petit à petit à diminuer notre dépendance aux énergies fossiles. Au Québec, nous sommes quand même bien placés parce qu’il y a d’autres sortes d’énergies qui sont plus durables, même si aucune n’a un effet zéro sur l’environnement. Tout ce qui touche les énergies fossiles, c’est surement le point principal. Ce qu’il faut comprendre, c’est que le réchauffement climatique est un symptôme parmi d’autres du fait qu’on dépasse les capacités de notre planète. Donc, ce sont des changements plus en profondeur qui sont nécessaires pour trouver un équilibre avec les contraintes de notre environnement. Ce qui voudrait surement dire plus de sobriété dans toutes les parties de nos sociétés. Il va falloir qu’il y ait un temps où les préoccupations écologiques devraient être le départ de toutes décisions, et non pas une contrainte qui se rajoute à la fin pour essayer de verdir les choses. Il va falloir que ce soit la contrainte principale dans laquelle va s’inscrire tout le reste. On va y arriver soit par la force des choses ou soit par choix. Si c’est par la force des choses, il y a beaucoup de gens qui vont en souffrir, mais si on le fait par choix et qu’on réussit, je pense que c’est de loin la solution préférable.

 

B. : Merci!

À propos Louis-Philippe Gélineau Busque

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