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Le Diable chez Ovide Soucy : Tiré du recueil Contes, paru aux éditions Planète rebelle

michelfaubert

par Michel Faubert

 

Les vieux.
Les vieux l’avaient dit.
Les vieux l’avaient dit que la guerre puis la misère l’emmèneraient, puis il est venu.
En juillet 1918, dans la petite paroisse de Saint-Antonin, Témiscouata.
Le Diable,
Lucifer,
Belzébuth,

 

L’démon !
Saytune
est apparu dans le rang du Ruisseau en bicycle !
Facile à reconnaître :
chapeau noir,
gants noirs,
veston en tweed pas du pays.
Il s’en allait chez le plus grand pécheur des environs,

 

le plus grand haïssable du comté,
ivrogne,
batailleur,
bougon !
Soixante-dix ans.
J’ai nommé :
le vieux Ovide Soucy.
Les petites vieilles,

elles ont fait leur signe de croix en souriant :
Ovide Soucy !…
Depuis le temps qu’elles attendaient ça, ce jour-là !
Toujours que le prince des Enfers est allé accoter son cheval de fer sur le bord de la galerie,
iI est entré dans la maison,
ils ont parlé au début, j’sais pas trop de quoi. Quand tout d’un coup, il dit de même :
« Ovide,
ça fait longtemps que je te regarde aller,
j’ai le plaisir de t’annoncer aujourd’hui
que tu viens de te mériter un séjour éternel
dans un de mes établissements quatre étoiles,
tout feu tout flamme.
Prépare-toi, on part dans cinq minutes,
signe icitte,

signe là,
signe en haut,
signe en bas,
signe l’aut’ bord. »
Ovide, il dit :
« J’sais pas écrire ! »
« Pas grave, Ovide !
J’ai tout prévu, Ovide !
Tout prévu !
Fais ta marque !
Fais ta marque, Ovide !
Avec ton sang, Ovide !
Avec nos deux sangs mêlés, Ovide !
Nos deux sangs mêlés !
As-tu une aiguille ? »
« Une aiguille, tu dis ?

Pas besoin d’aiguille ! »
Là, Ovide y a pogné le Diable par la cravate,
comprends-tu,
puis il lui a sacré la plus maudite série de coups de poing su’a yeule,
la plus grand’ ramasse que Lucifer avait pas mangé depuis celle du grand saint Michel !
ALLÉLUIA !
Au bout d’une quinzaine de minutes,
un gars, ça se tanne de taper sur un autre de
même,
Ovide a laissé tomber le démon en dessous de la table
puis là, il a regardé son poing,
son poing rougi de leurs deux sangs mêlés, et il a été étamper ça partout où le Diable lui
avait demandé de le faire.
Après, il est allé se mettre beau pour le grand départ.

 

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Il a mis son capot, sa casquette, son foulard…
« … Eille !
Charlot !
Avant de partir,
dis-moi don’…
Aux Enfers,
on boit quoi ? »
Le démon, il est sorti de son semi-coma et il a marmonné :
« Aux Enfers, on boit pas, on… on… fume. »
« Tu me diras pas qu’on prendra pas un petit
coup avant de partir ! »
Ovide a étendu le bras jusqu’à une étagère,
il y avait là une bouteille,
dedans c’était blanc comme de l’eau de lune.
Il a servi deux verres :
« Cheers! »
Quand le Diable a pris
le quart
du huitième
du tiers
de la moitié
d’une petite gorgée grosse de même,
ç’a descendu ça,
comme un élixir,
puis ç’a rebondi à peu près icitte pour remonter comme une tonne de
briques de cathédrale consacrée !
« Arrk… Kossé ça ?! »
« Ça, mon Charlot ? C’est un p’tit boire de
mon alambic.
On fait ce qu’on peut avec qu’est-ce qu’on a, hein ?

 

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Les Russes font bien de la vodka avec des patates,
moi, j’ai fait ça avec des retailles d’hosties. »
« Ta !… As-tu de l’eau, j’vas mourir ! »
« De l’eau, j’en ai pas, mais je peux te servir
un deuxième verre en tout cas, ALLÉLUIA ! »
Au deuxième verre,
le Diable s’est étouffé encore.
Au troisième verre,
il a commencé à se faire au goût.
Au quatrième verre,
il lui a pogné une petite vigueur.
Au cinquième verre,
il commençait à être pas mal… chaud !
Au sixième verre,
il s’en câlissait.
Au septième verre,
il s’est mis à danser la grande gigue à simple
partout dans’ cuisine.
Au huitième verre,
il était rendu ratatiné dans un coin du
plafond.
Au neuvième verre,
il était couché sur le dos.
Au dixième verre,
il a vu Dieu, puis il a dit :
« Ovide, où est-ce qui sont les toilettes ?
J’pense que j’vas être malade. »
Ovide, il a dit :
« De ça non plus, y’en a pas, ALLÉLUIA ! »
Pas besoin de vous dire que le onzième,
le douzième verre,
Ovide les a finis tout seul en chantant –
maudit chanteur ! –

 

en chantant des chansons de son père puis
de sa mère,
puis la veillée a fini de même.
Le lendemain matin, le Diable s’est réveillé dans le fossé du rang Saint-Augustin.
Se demandait bien ce qu’il faisait là.
Il a sacré son camp de la région,
on l’a jamais revu.
La dernière fois qu’on l’a aperçu, il faisait du pouce dans le Maine.
Puis Ovide, lui,
il s’est endormi
quand son jour est venu,
doucement comme ça
dans sa berçante,
la bouteille à la main.
On dit qu’il est devenu
un esprit,
une âme errante,
un revenant.
Ovide, il apparaît toujours sur les fins de brosse,
il sert la dernière tournée
en chantant.
Le plaisir,
la vie,
l’amour,
puis un p’tit verre…
Le plaisir,
la vie,
l’amour,
puis un p’tit verre…
C’est toute la grâce que je vous souhaite.
ALLÉLUIA !

 

À propos Louis-Philippe Gélineau Busque

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