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La Sucrière – Portrait d’une relève assurée en acériculture

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Rencontre avec Valérie Vignola – Par MAD

 

Marie-Amélie Dubé : Quel est ton plus vieux souvenir de cabane à sucre ?

Valérie Vignola : Mes plus vieux souvenirs remontent aux parties de tire à l’Érablière Petit-Pointu à Saint-Narcisse, qui appartenait à l’oncle de mon père, Antonio Vignola. C’était bien avant que mon père, Réal Vignola, possède sa propre érablière. Il a acheté l’érablière que j’opère actuellement en 1995. J’avais 11 ans. La famille passait presque tous ses week-ends là, peu importe le temps de l’année. On passait notre temps à jouer dans le bois, glisser, faire du vélo et moi je rêvais de carrément vivre dans les arbres ! Je m’organisais pour aller à l’érablière à la moindre occasion. Pour ce qui est de la production, je me rappelle qu’on filtrait alors le sirop dans des « tuques », qu’on avait souvent de la visite, que les gens restaient pris dans le chemin difficilement carrossable au printemps et que ma petite soeur vendait des chips et des produits transformés à un petit comptoir…

 

M.-A.D. : Tu as repris la cabane à sucre de ton père. À quel moment dans ta vie as-tu décidé d’aller faire un cours en acériculture ? Était-ce nécessaire, comme tu avais grandi dans la cabane à sucre de ton père ?

V.V. : J’ai toujours été « la fille à Papa » et je le suivais déjà dans mon enfance en donnant un coup de main là où je pouvais. Il n’y a jamais eu d’obligation. En 2004, je travaillais dans un resto à Québec. Je prévoyais partir voyager dans l’Ouest en mai et, au mois de mars, mon père m’a proposé de venir faire la saison avec lui. J’ai tout lâché à Québec et j’ai embarqué sur des raquettes. C’est à partir de ce moment que j’ai tout appris : l’entaillage, l’entretien, la cuisson, etc. Je suis revenue année après année, entre deux runs au BC, et j’ai finalement fait mon DEP à distance à Pohénégamook en 2009-2010. À force d’en parler en voyageant, j’ai réalisé à quel point j’avais l’acériculture dans la peau et que c’était exactement ça que je voulais faire dans la vie.

 

M.-A.D. : Quelle est la différence entre l’UPA, la Fédération des producteurs acéricoles, le MAPAQ et le truc qui calcule votre production ? Quel est leur rôle ? Dans quelle mesure agissent-ils ou interviennent-ils dans ton travail et sur ton portefeuille ?

V.V. : Le MAPAQ, c’est le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec. Il nous fournit formations, informations, recherches, subventions et bien plus. C’est l’organisme qui chapeaute toutes formes d’agriculture au Québec. La Régie des marchés agricoles et alimentaires est un organisme gouvernemental de régulation des marchés qui produit entre autres la Loi sur la mise en marché des produits agricoles. L’UPA est le syndicat agricole, obligatoire pour toutes entreprises agricoles ayant plus de 5000 $ de revenu. La Fédération des producteurs acéricoles du Québec (FPAQ) est un organisme démocratique affilié à l’UPA, composé de 13 700 producteurs, visant la protection des intérêts économiques, sociaux et moraux des producteurs. Elle gère la mise en marché collective du sirop grâce au système de contingentement, à la réserve stratégique, au contrôle de la qualité, aux programmes de paiement et au développement de nouveaux marchés. Elle travaille de pair avec le Conseil de l’industrie de l’érable pour déterminer le prix de vente du sirop chaque année. Tous les règlements mis sur pied par la FPAQ doivent répondre aux exigences de la Régie des marchés agricoles. Le contingent acéricole est obligatoire pour toute personne désirant vendre du sirop en vrac. Il agit comme le quota du secteur laitier : il contrôle la quantité de sirop disponible pour en stabiliser le prix. Il est révisé à la hausse ou à la baisse chaque année selon les historiques de production de chaque entreprise. Le sirop livré hors contingent n’est pas payé l’année où il a été produit. Par contre, il peut l’être une année ou un producteur n’aura pas livré autant de sirop que son contingent lui permet. Ce système amène une stabilité du prix du sirop et de la quantité de sirop livré pour chaque producteur, ce qui lui permet d’avoir un revenu fiable. Par contre, le contingent est très difficile à obtenir pour une nouvelle entreprise. Espérons que le nouvel objectif de la FPAQ d’augmenter les ventes de 66 % d’ici 2023 nous aidera à régler ce problème. Le centre ACER est le centre de recherche en acériculture. En plus de la recherche scientifique, cet organisme est mandaté par la FPAQ pour le contrôle de la qualité du sirop d’érable. À la fin de chaque saison, tout producteur livrant du sirop en vrac fera l’objet d’un contrôle qualité par échantillonnage de chaque baril livré. Le poids, le taux de cuisson, les défauts de saveur et le taux de luminosité (blond, ambré, foncé, très foncé) sont déterminés pour chaque baril. Un rapport est alors imprimé et le producteur recevra ses paiements en fonction de ce rapport. Le MAPAQ m’apporte information, soutien technique et subvention. La FPAQ m’apporte stabilité de revenu et sécurité financière. Pour moi, c’est une alliée. J’imagine que les avantages que me procure la FPAQ justifient ma cotisation à l’UPA… Sinon, je n’ai pas de retour de taxes foncières ni de rabais sur les immatriculations des véhicules de ferme, car je suis sur des terres publiques et je n’ai pas de véhicule de ferme. Le centre ACER nous apporte chaque année des résultats de recherche qui nous aident à nous améliorer constamment, que ce soit pour le rendement, les saveurs, etc. La Financière agricole est toujours là pour nous lorsque nous avons un projet d’investissement. J’ai eu droit à une subvention au démarrage de 10 000 $ en 2016 grâce à son programme d’aide à la relève agricole.

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M.-A.D. : As-tu connu le virage chaudière/ tubulure ? Quels sont les points positifs et négatifs de chacun des systèmes ?

V.V. : Non, l’érablière était déjà équipée de 1500 entailles à tubulure en 1995. Elle a augmenté à 4000 entailles en 1997. Chaque système est une réalité en soi : La chaudière est loin d’être disparue, mais elle est de moins en moins présente au Bas-Saint-Laurent. C’est le côté traditionnel, le côté artisanal de l’acériculture. On dit souvent que le sirop produit est meilleur. Par contre, le transport de l’eau entre les arbres les brise et nuit à leur régénération. La tubulure est permanente dans les bois, ce qui enlève le côté naturel de l’érablière. Elle nous économise par contre beaucoup d’énergie pour le transport de l’eau d’érable. Les systèmes de concentration d’eau par osmose inverse ont augmenté considérablement l’efficacité énergétique des érablières. Par exemple, sans concentrateur, l’an passé, j’aurais eu besoin de 160 cordes de bois de 16 pouces au lieu de 40 !

 

M.-A.D. : Quel est le cauchemar de l’acériculteur ? Comment gère-t-on le gel ou les bris ?

V.V. : Des bassins qui débordent. C’est carrément ton argent que tu jettes à terre. Habituellement, c’est dû à un bris d’équipement, et tu te dois de réagir sur-le-champ en le réparant toi-même ou en l’apportant à un réparateur. Ça prend des pièces de remplacement et une grosse débrouillardise pour faire ce métier-là. Il faut aussi comprendre le fonctionnement des équipements, c’est primordial. Je peux perdre environ 300 $ par heure si je suis en panne et j’ai juste 4000 entailles, mes voisins en ont 65 000 ; pour eux, c’est encore pire ! Pour ce qui est du gel, je possède un séchoir à cheveux, mais il me sert uniquement à dégeler des valves ou des tuyaux. Idéalement, il faut mettre du chauffage ou des fils chauffants en prévention pour éviter le gel le plus possible.

 

M.-A.D. : Explique-moi le fonctionnement du système de tube avec la pompe vacuum, l’air et la sève.

V.V. : Lorsqu’on entaille à la chaudière, l’eau coule, car la pression à l’intérieur de l’arbre est supérieure à la pression atmosphérique. Avec le système sous vide, on joue un tour à l’arbre en abaissant encore plus la pression, ce qui augmente la coulée. La pompe vacuum fait le vide dans l’extracteur qui est connecté directement aux maîtres-lignes. Ces maîtres-lignes sont des transporteurs et vont dans tous les secteurs de l’érablière, telles les nervures d’une feuille. Des tuyaux latéraux partent de ces maîtreslignes et sont lacés entre chaque érable. Pour être efficace, chaque maître-ligne doit descendre en continu vers l’extracteur afin qu’il transporte constamment du vacuum vers les arbres et de l’eau vers l’extracteur.

 

M.-A.D. : As-tu une recette que tu suis dans ta bouilleuse ?

V.V. : Pas vraiment. Le sirop doit être cuit à 66 degrés Brix, c’est pas mal la seule règle. Je peux jouer sur le niveau d’eau dans les casseroles pour influencer la vitesse de transition dans les pannes. Cela peut jouer sur la couleur du sirop. On doit aussi filtrer le sirop lorsqu’il est chaud pour enlever les minéraux présents naturellement dans l’eau qui eux aussi ont été concentrés.

 

M.-A.D. : Parle-moi de ta production, de la grandeur de la terre, du nombre de litres produits par année.

V.V. : Je produis sur 15 hectares de terres publiques dans le secteur de la montagne Blanche, à Saint-Marcellin. Les quantités produites se calculent en livres de sirop produit par entaille. J’ai fait ma 3e année de production l’an dernier et je suis passée de 2,3 lb/entaille en 2015, à 4,6 lb/entaille en 2017. J’ai investi beaucoup dans le système de récolte en 2015 et 2017, c’est ce qui explique cette augmentation. J’en suis pas mal fière !

 

M.-A.D. : Y a-t-il de l’avenir dans ce domaine ?

V.V. : Oui, certainement. C’est une branche de l’agriculture très en santé qui ne dépend pas des subventions gouvernementales pour bien vivre. Les ventes de sirop sont en augmentation chaque année, et on espère sincèrement que le Québec va garder sa place de leader mondial en acériculture. Les États-Unis installent beaucoup d’entailles ces années-ci, et on se doit de garder un oeil sur eux. Sur ce point, la FPAQ a établi un nouveau plan stratégique lors de l’assemblée générale annuelle en novembre dernier, afin d’être plus compétitive sur le marché.

 

M.-A.D. : Est-ce que la relève est présente ?

V.V. : Oui, les jeunes sont de plus en plus présents dans les assemblées. C’est un travail gratifiant, agréable et payant qui se passe surtout l’hiver. Qui ne veut pas de ses étés de congé ? Ça permet aussi à certains de combler un temps mort dans un emploi saisonnier, comme en foresterie.

 

M.-A.D. : Qu’est-ce que tu aimes le plus dans ce travail ?

V.V. : Travailler dehors, l’automne et l’hiver. L’adrénaline du printemps : ce n’est pas toi qui décides, c’est Dame Nature. Et la protection de la forêt et de son écosystème. Car tout est fait pour que ton peuplement d’érables reste en santé et, pour ce faire, il a besoin d’espèces compagnes (sapin, bouleau jaune), et une forêt en santé est une forêt pleine de biodiversité.

 

M.-A.D. : De quelle date à quelle date travailles-tu et comment se déroule une saison en ce qui concerne le travail? Est-ce toujours les mêmes tâches du début à la fin ?

V.V. : J’entaille habituellement à partir de la mi-février pendant 2 ou 3 semaines, selon les travaux à faire. La saison est imprévisible, elle commence habituellement en avril, parfois plus tôt en mars. On doit courir les fuites dans le bois, concentrer l’eau, laver les bassins, casseroles et ustensiles de l’évaporateur, bouillir l’eau, puis tout recommencer, et idéalement, on dort un peu des fois. C’est comme une traversée de l’Atlantique à voile, sauf que nous, ce n’est pas le vent, mais le thermomètre qui décide des rushs et des temps morts. Ensuite, on enlève les chalumeaux des arbres et on lave la tubulure au début mai. C’est aussi la période où je produis le bois de chauffage. L’automne, je rentre le bois, fais des travaux sur les bâtiments et répare les bris sur le système de tubulure avant la neige.

 

M.-A.D. : Ta recette préférée avec le sirop d’érable ?

V.V. : Du pain trempé dans le sirop pour dessert ! Ha ! Ha ! Et il y a plein de merveilles sur jaimelerable.ca.

 

M.-A.D. : Est-ce rentable ?

V.V. : Oui, en grande partie parce que je suis sur les terres publiques, donc pas de gros prêt à payer. En plus, je n’ai pas d’employé. Par contre, il est facile de dépenser rapidement de l’argent en acériculture et il est primordial de faire une bonne gestion de l’argent disponible. En plus, avec l’entente sur les normes californiennes concernant la réduction du plomb, de gros investissements sont nécessaires pour moi. La transition va déjà bon train et je suis sûre que ce défi de gestion me rendra encore plus compétente en planification financière.

 

 

 

 

 

À propos Marie-Amélie Dubé

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Un commentaire

  1. Huguette Vignola

    Magnifique portrait d’une femme inspirante et vivante !
    Les photos sont tellement belles et bien choisies …qu’elles nous donnent l’impression d’être un témoin privilégié de votre entrevue .

    Félicitations et merci !

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