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La naissance d’une région touristique « Kamouraska »

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par Michel Lagacé, photos par Anthony Francoeur-Vallière

 

Bains de paysages avec baigneurs habillés de la tête aux pieds ou nus selon la saison. Odeurs de mer dans le soleil de l’été. Chapeau de paille, ma belle, on est proche… ripaille avec tes amis. Saveurs paysannes et patrimoine estival. Jardins et fleurs sauvages dans les champs. Brocante, randonnées, piqueniques, escalades. Le son des oiseaux, des glissements des vélos sur la 132 ou des kayaks de mer sur le littoral. Cannes à pêche et autres prises : que du plaisir pour les voyageurs aux bourses légères. Bon été… et même en hiver avec une tuque jusqu’aux oreilles, et des raquettes dans le vide hivernal, au son de l’accordéon devant ce fleuve blanc, c’est encore le mythe « Kamouraska » qui t’ensorcèle.

 

 

Après l’article : « Mon K’amour à vélo : de tout pour réjouir les sens… » de Marie-Amélie Dubé dans l’édition de juin de La Rumeur du Loup — un parcours gourmand où ça sentait bon le foin de mer, et le retour dans « ses » terres — j’ai eu le gout de rappeler, d’un point de vue « plus historique », l’origine de cette idylle entre les voyageurs et Kamouraska, c’est-à-dire de raconter, d’après mes souvenirs, comment s’est créé cet engouement touristique. En laissant, inévitablement, de côté bien des facettes de cette histoire et en ne retenant de ma dernière escapade dans cette région que la poésie du début notée dans mon carnet. Certains villages du Québec devenus des lieux touristiques le sont généralement par leur situation géographique exceptionnelle et par les habitudes estivales liées à un groupe de personnes, telle la bourgeoisie du début du XXe siècle qui y prenait ses vacances. Ce qui n’est pas le cas de Saint-Élie-de-Caxton qui l’est devenu par un seul conteur : Fred Pellerin, qui en a fait la renommée. On trouve de tels villages sur le littoral des deux côtés du fleuve… Et pendant que la région de Charlevoix se développait touristiquement, la plaine du Bas-Saint-Laurent avec ses collines est restée durant plusieurs années un secret bien gardé par les premiers cyclistes, par les amateurs de paysages longilignes ou de vieilles maisons dans les rangs parallèles au littoral, et aussi par les amoureux des couchers de soleil, car ils sont les plus beaux et vraiment plus difficiles à contempler dans les montagnes de Charlevoix. Mais aussi pour la qualité de vie que l’on y découvre depuis quelques années…

 

« Après, on s’étonnera de la force de la littérature à influencer le vivant… »

 

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Dans le Bas-Saint-Laurent, les villages de Notre-Dame-du-Portage, de Cacouna et du Bic avaient déjà une belle réputation, mais une effervescence touristique en déclin au début des années 1980. Et la région de Kamouraska n’avait pas vraiment la vocation de devenir un lieu touristique, ou enfin si peu. Alors, pourquoi est-elle devenue aujourd’hui l’une des régions les plus touristiques du Bas-Saint-Laurent ? Et pourquoi le nom Kamouraska est-il devenu « mythique » dans l’imaginaire des Québécois et même pour les visiteurs étrangers ? Un mythe dont l’origine se perd pour les plus jeunes… Pourtant, ce n’est pas si lointain pour d’autres… « Je travaille comme une possédée. J’en suis éreintée ! En ce moment je suis au plus creux de mon histoire de meurtre. J’en ai moi-même le frisson ! Je vis absolument à contrecourant. Autour de moi le soleil la mer très colorée, des arbres semi-tropicaux et moi je m’enferme dans une histoire de neige et d’horreur à Kamouraska. J’espère [je le crois] que cela va être à la mesure de toute la violence intérieure et poétique que j’y apporte. »

 

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Des propos de l’écrivaine Anne Hébert en 1968, elle se trouve alors dans le sud de la France où elle note ces phrases « à propos du roman Kamouraska, qui lui vaudra le Prix des libraires français et lui apportera la reconnaissance internationale » (Marie-Andrée Lamontagne « Le temps d’Anne Hébert », Le Devoir, 28-05-2016). Voilà où le mythe commence : par ce roman d’Anne Hébert. Une auteure aimée par une foule de lecteurs à la suite de son premier recueil de nouvelles, Torrent, édité en 1950. Une auteure adulée par l’ensemble des Québécois — surtout à cette époque —, « ce qui, encore aujourd’hui, force l’admiration ». Grâce à ce roman, qui a eu un énorme rayonnement (traduit en sept langues), s’amorçait ce mythe autour du lieu et du nom « Kamouraska » que l’on ne connaissait alors que très peu. Après, on s’étonnera de la force de la littérature à influencer le vivant… La suite est connue : le film (1973) de Claude Jutra tiré du roman… Après un long vide, le mythe est toujours là, mais il n’a pas d’emprise sur la matérialité du village ni sur les voyageurs. Sauf dans les années 1990 où, dans ce village sans presque aucune infrastructures, la télésérie Cormoran du peintre et réalisateur Pierre Gauvreau débarque et intensifie le mythe populaire autour de ce lieu. L’action et les scènes de cette télésérie sont tournées dans une maison seigneuriale proche du centre de ce village et d’autres dans le village voisin. Mais la matérialisation et l’idylle amoureuse avec les voyageurs plus nombreux et les gens des environs ne commencent réellement qu’avec l’ouverture en 1995 de la Boulangerie Niemand née de la rencontre de Denise, une artiste-peintre originaire de la région, et Jochen, un Allemand dont le père est boulanger dans son pays d’origine.

 

« Et en plus le vent venu du fleuve qui fait virevolter mes souvenirs. »

 

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La superbe maison victorienne face au stationnement de l’église deviendra une boulangerie dont le pain sera vite l’un des meilleurs du Québec grâce à la complicité des artisans, au raffinement de la propriétaire, aux produits de la région et à la manière particulière de boulanger de ce jeune artisan allemand. La comédienne Nicole Leblanc, vraiment talentueuse dans la série Cormoran, devra donc « se rhabiller… », car c’est davantage la boulangerie qui aura, quelques années plus tard, fait se déplacer les gens vers ce village. Laissons-lui tout de même les grandes cotes d’écoute de Cormoran au petit écran, elle qui passe ses étés dans le Bas-Saint-Laurent. Le Café du clocher, dans une ancienne écurie (au départ l’initiative de deux amies), se glissera ensuite dans le décor et changera plus tard de propriétaire. Sa terrasse extérieure est probablement la plus bucolique du village. La poissonnerie Lauzier, car on est bien servi côté poisson dans ce village, prendra de l’expansion jusqu’à offrir de la restauration. D’ancestrales auberges aux volets colorés complètent ce décor du tout début. Il y a maintenant dans ce village un magasin général dans une immense maison orange, d’autres boutiques d’artisans et d’artisanes de la région et plusieurs restaurants, un tout en bleu près du fleuve, L’amuse-bouche, un autre dans le presbytère, Côté Est, entre autres. Mais aussi des auberges : La Belle Blanche, Foin de mer et autres noms évocateurs. Et même un centre de santé tout en en jaune, La Grand Voile. Et sur le rang de l’Embarras, La Société des Plantes en plus de tout ce que j’oublie : un centre d’art dans le palais de justice, des expositions impressionnantes, une petite plage, un quai, des kayaks, de belles tomates, du fromage, du chocolat et une microbrasserie, La Tête d’Allumette pas très loin, plus à l’est, etc. Et en plus le vent venu du fleuve qui fait virevolter mes souvenirs.

 

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Anne Hébert n’aurait jamais pensé lors du lancement de son roman en 1970 — malgré son imagination débordante — que le récit de ce livre inspiré d’une histoire d’amour et du meurtre du petit-fils du seigneur de Kamouraska dans le village en 1839 — auquel on rajoute un film, une télésérie d’une autre époque, une boulangerie, une infrastructure touristique qui se développe sans trop nuire aux paysages campagnards et maritimes jusqu’à maintenant, des produits du terroir et bien plus tard d’autres films (Route 132, entre autres) et les déclarations d’amour pour la région d’un nouveau résident bien connu — déclencherait l’effervescence touristique que connait ce village et cette région… Et tout est invitant pour les amoureux de la nature, tant et aussi longtemps que le tourisme de masse ne débarque pas avec ses gros sabots, provoquant comme à plusieurs endroits un embourgeoisement meurtrier qui fait fuir l’inspiration et augmente les prix, ne laissant, à marée basse, dans ces enclaves touristiques, que les banlieusards que l’on retrouve partout. Est-ce le récit d’un roman de gare ? Non, c’est Kamouraska et c’est une chance pour les voyageurs et voyageuses aux chapeaux de fleurs sauvages de continuer de le rêver différemment.

 

 

À propos Louis-Philippe Gélineau Busque

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Un commentaire

  1. J’ai choisi Kamouraska, le village, pas la région – cessez donc d’entretenir la confusion – en 1983. Dès lors, je me suis engagée à défendre un tourisme élitiste – employons le bon mot – plutôt que mercantile. Kamouraska inspire la vie artistique, la vie de poète. Pendant plusieurs années, on a vécu joliment, accueillant les visiteurs avec fierté. Ils étaient instruits, cultivés et respectueux.

    Puis il est débarqué – c’est fait! je vous dis! – le mastodonte, et depuis, ça n’a plus de sens. Je suis aux premières loges, habitant une maisonnette qui donne sur la ruelle longeant le fleuve, pour constater le dégât. Il y a beaucoup trop de monde, et beaucoup trop d’indésirables, des VR, des motos, des colons qui ne savent pas se tenir, qui nous engueulent quand on leur demande de circuler, ou qui nous ignorent, tout simplement.

    Mes amis de la ville ne viennent plus me voir en été. C’est pitoyable, mais Kamouraska s’enlaidit à vue d’oeil, pendant que monsieur le maire se regarde vieillir.

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