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La jeunesse contre le mépris, la jeunesse contre la folie

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Par Christian Tremblay, prof.

 

« Fils de profs »
Au cours de mon enfance, j’ai souvent entendu des préjugés à l’égard de la profession de mes parents. Habituellement sous forme de boutades, vous devinez que ces idées reçues dénonçaient la fainéantise des enseignants ou s’en prenaient à leurs conditions de travail rêvées : vacances interminables, salaires mirobolants, retraites dorées…

 

Je n’ai jamais accordé beaucoup d’importance à ces critiques absurdes qui trahissaient ou de l’ignorance, ou de la frustration, ou de la jalousie. Je voyais mes profs de parents travailler. Mon père, enseignant de français à la cinquième secondaire, corrigeait souvent des travaux à la maison. Je me souviens aussi de l’avoir vu réviser des textes pour le journal étudiant ou relire des romans à l’étude. Je crois qu’il prenait un malin plaisir à faire lire La Brute de Guy des Cars et Vol de nuit de Saint-Exupéry. Ma mère, d’abord prof d’anglais puis aide pédagogique aux adultes, a presque toujours suivi des cours ou des formations les soirs de semaine. Mais le souvenir le plus vivant qu’il me reste de leur travail est l’attachement qu’ils avaient pour leurs étudiants. Comprenez-moi bien : ils ne disaient pas bêtement « aimer » leurs élèves. Non, la chose était plutôt visible dans les discussions spontanées, presque quotidiennes, qui avaient comme sujet leurs étudiants. Il me semble les entendre encore raconter une anecdote cocasse, partager un témoignage touchant, se transmettre les salutations d’un ancien…

 

« Quelque 20 ans plus tard, c’est comme profque j’entends toujours les mêmes préjugés à l’égard de la profession. La différence cette fois, c’est qu’ils sont aussi exprimés par l’État, par nos propres dirigeants. »

 

D’ailleurs, les anciens étudiants semblaient surgir de partout : on les croisait à l’épicerie ou en ski ; ils nous surprenaient lors d’un séjour à Québec ou apparaissaient l’été « par hasard » devant la maison ; on parlait d’eux dans les journaux locaux, ils réalisaient des exploits sportifs — ma mère conseillait les joueurs des Saguenéens ; ils avaient des enfants à qui on présentait mes parents… Vous dire ! J’avais l’impression que la moitié du Saguenay-Lac-Saint-Jean les avait eus comme profs. À la polyvalente, puis au cégep, j’étais d’abord connu comme le « fils à Raynald ». Dans les bars, il n’était pas rare qu’un « bum » vienne sympathiser avec moi pour me confier comment ma mère l’avait écouté, encouragé et aidé à trouver sa voie. Tout ça… plutôt amusant. Ça me montrait surtout que mes parents étaient à leur place en éducation. Avec le recul, j’ai aussi compris que les jeunes les rendaient moins cons, moins cyniques. Plus de 30 ans à fréquenter la jeunesse, probablement que ça relativise les appréhensions à l’égard de l’avenir de l’humanité. Car entre autres choses que peuvent partager les profs et les jeunes, on peut convenir qu’il y a quelques préjugés… C’est un peu pourquoi je vois la relation profs/étudiants comme un moyen de lutter contre la connerie, contre le mépris. Le prof aide à la transmission des connaissances et à la réflexion, l’étudiant ramène l’enseignant à la réalité et lui permet de renouveler sans cesse son regard sur le monde. Dans les deux cas, je vous assure, ça rend moins con. Ce serait quoi la connerie ici ? Que l’un ou l’autre, prof ou étudiant, se prenne trop au sérieux. « Prof, fils de profs » Quelque 20 ans plus tard, c’est comme prof que j’entends toujours les mêmes préjugés à l’égard de la profession. La différence cette fois, c’est qu’ils sont aussi exprimés par l’État, par nos propres dirigeants. De Monique Jérôme-Forget, au Conseil du trésor en 2005, qui avait osé dire que les profs de cégep travaillent 15 heures par semaine, à François Blais, ministre de l’Éducation et philosophe de formation qui trouve « maladroit » d’investir en éducation, le mépris est visible. Il faut être mauditement convaincu pour travailler dans une institution scolaire aujourd’hui. Et je vous épargne les propos délirants de Martin Coiteux qui nous trouve irresponsables de demander plus de 3 % d’augmentation en 5 ans. J’ai écrit « convaincu » ? Je devrais plutôt parler de « mission ».
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J’écris les dernières lignes de ce texte alors qu’autour résonne encore le triste écho des attentats de Paris. Dans les jours qui ont suivi, comme plusieurs d’entre vous, j’ai dévoré les journaux d’ici et d’ailleurs, j’ai navigué en exalté sur les réseaux sociaux à la recherche d’un peu de sens, d’un peu de lumière pour chasser les horreurs de Paris, de Beyrouth, de partout en Syrie… La Syrie, nom de Dieu ! Le berceau de la civilisation devenu l’emblème de l’obscurantisme moderne. Le lundi suivant, j’ai pris quelques minutes au début de mes cours pour entendre les étudiants sur le sujet. Les propos nuancés, les points de vue éclairants, leur désir d’en savoir davantage, leur empathie… tout ça m’a rassuré. Je ne sais pas si je rayonnerai grâce à l’enseignement autant que mes parents. Malgré les failles de notre monde, qu’elles soient violentes comme le 13 novembre dernier ou juste absurdes comme l’ignorance de ceux qui ne saisissent pas l’importance de l’éducation, je sais qu’on peut compter sur la sensibilité et l’intelligence de la jeunesse. Et ça me suffit. Je vous souhaite à vous aussi de profiter de l’humanité des jeunes, de leur tolérance et de leur gout de vivre. Ça permet d’oublier le mépris, ça met un baume sur la folie, ça aide à vivre.

À propos Louis-Philippe Gélineau Busque

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