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Julien Garon critique Blood Simple (1985)

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Par Julien Garon

Alors que j’avais eu l’embarras du choix pour ma précédente sélection de critique de film, la tâche s’est quelque peu corsée en ce mois de janvier, un des pires de l’année en terme de sorties intéressantes au cinéma. Chose bonne à savoir, la majorité des gros titres font généralement leur entrée en salle en octobre, novembre ou décembre. Ce sont les derniers mois où les films sont admissibles pour la saison des récompenses (Oscars, Golden Globes,etc.) à venir.

Que reste-t-il pour le début de l’année suivante? Souvent pas grand-chose. Une exception à cette règle m’aura toutefois permis de faire une trouvaille fascinante  : le premier film de la carrière des désormais célèbres frères Coen (Fargo, The Big Lebowski, No Country for Old Men) date d’un mois de janvier, plus exactement celui de 1985.

C’est donc pour son 30e anniversaire que j’ai jeté un oeil à Blood Simple, un thriller à la prémisse simple, mais efficace. On n’a besoin que de 5 minutes pour comprendre à quel point l’univers des Coen se ressemblait déjà à l’époque. Tout débute dans une voiture sombre où discutent vainement un homme (John Getz) et une femme (Frances McDormand). Elle? Elle veut fuir son mari. Lui? Employé de ce dernier, il veut profiter de cette fuite pour faire part à celle-ci de ses sentiments pour elle. Ils couchent ensemble, le mari l’apprend par l’entremise d’un détective privé (M. Emmet Walsh) et n’est pas du tout content. Ainsi commence un bal de malentendus comme les aiment les frères Coen  : le mari demande au détective de tuer les nouveaux amants, le détective feint d’accepter, vole le fusil de la femme et tue le mari au moment de récupérer sa récompense (pour l’obtenir sans avoir réellement commis l’acte). En laissant l’arme sur les lieux du crime, tout laisse croire qu’elle en est la responsable. Passant par hasard à l’endroit du meurtre, le personnage de Getz tombe dans le panneau et se donne pour mission de se débarrasser du corps, persuadé que sa douce est à l’origine du délit. L’histoire de Blood Simple n’a rien de révolutionnaire, mais elle propose une combinaison exquise de coïncidences, d’erreurs sur la personne, de malentendus et de manque de communication. Devant nos yeux, la stupidité humaine se donne en spectacle et s’assure de nous en donner pour notre argent.

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« Bien joué, mais une brique ne rend pas les coups. » – Frank Dux

Assez marquant à sa manière, l’univers du film de 1985 est bizarre de par les contradictions qui le construisent. Esthétiquement, c’est assez sombre. La majorité des scènes se déroulent la nuit et celles de jour sont toujours dans des environnements ternes. Pour ajouter à l’effet d’inconfort, ces derniers sont, jour comme nuit, très souvent crades et vieux. Le luxe n’a pas sa place dans Blood Simple, c’est le décrépit, le mal entretenu et le sale qui domine l’écran. Ce critère est du même fait drôlement respecté par les personnages y évoluant, ceux-ci possédant sans exception une honnêteté déficiente et une grande difficulté à communiquer. Comme dans le film noir classique, faire confiance n’est pas une option pour eux, c’est toujours cela qui les mènera à leur perte. En faisant confiance au détective pour le meurtre, le mari en donne un bon exemple; il se mérite une balle en plein corps juste après avoir donné l’argent pour le contrat. À l’opposé de cette atmosphère sombre, les dialogues se démarquent par leurs détours vains et le ridicule qu’ils mettent en valeur. Les personnages ne font jamais de progrès lorsqu’ils ouvrent la bouche, ils ne font que tourner en rond et manquent un nombre incroyable d’occasions de mettre au clair leurs interrogations. Un bon exemple  : les personnages de McDormand et de Getz se faisant face, elle pensant qu’il est allé tuer son mari, lui pensant qu’il vient de couvrir les traces du crime qu’elle a commis, mais aucun des deux ne posant la question qui aurait pu mettre fin à leur confusion partagée  : « L’as-tu tué? ». C’en devient presque frustrant. Un peu comme l’amateur de films d’horreur qui ne peut s’empêcher de crier  : « Non! Fais pas ça! » à son écran, j’arrivais à peine à me retenir de crier  : « Mais pourquoi tu lui dis pas ça? Vas-tu t’ouvrir la gueule ou quoi? » tellement les interactions entre les personnages étaient pauvres en contenus. Il ne faut toutefois pas croire que cela rend le dialogue désagréable, cela donne une teinte satirique au récit et ne manque jamais de divertir avec son ironie bien dosée et son suspense bizarre  : vont-ils finalement s’ouvrir la « trappe »? Au-delà des aspects mentionnés plus haut, la deuxième moitié du film (à partir

du moment où l’amant cherche à cacher le corps) offre le meilleur de ce que Blood Simple a à offrir, en particulier la scène finale, qui se veut la culmination de tous les malentendus présentés au cours des 80 minutes précédentes en une scène de suspense et d’action presque viscérale.

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Parce qu’il contient beaucoup de ce pourquoi les frères Coen sont devenus célèbres, Blood Simple mérite sa place dans le canon de ces derniers. Thriller cinglant critiquant sans retenue le ridicule de l’être humain et les désastres qui peuvent en découler, il saura satisfaire quiconque apprécie la froide logique du duo américain et son sens de l’humour un peu tordu.

La Rumeur du Loup, Édition 73, mars 2015

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