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J’ai la colère triste

nicolaspaquet

par Nicolas Paquet
illustration de Busque

 

Comme cinéaste documentaire, comme citoyen préoccupé, je n’écris pas au « je ». J’écris en observateur. Avec le « on », des fois le « nous ». Pas à la première personne. Aujourd’hui, le « je » ne se contourne pas. Un deuil ne s’observe pas, il entre en soi avec toute la force de la perte. La douleur brasse les organes à émotions. Et il se vit au « je », chacun navigant le cours d’un torrent terrible à sa façon. L’important doit être de passer au travers, sans fuir ni trop se cacher.

 

 

J’ai perdu deux enfants. Ça donne un début d’idée de l’intensité de ma tristesse. Cette tristesse indicible, d’où la colère ne décolle pas, ne décolla que par moment. Même quand la tempête se calme un brin, la colère reste toujours pas loin, terrée, sous une pierre prête à bondir sur le moindre imbécile qui la mérite, ou presque. Je n’ai jamais vraiment été adepte de la pitié, maintenant j’ai même un peu moins de patience devant les ignorants qui s’ignorent. Je survis après la mort de mes merveilles. Ça veut dire que je tente de transcender l’absence pour que leur lumière rayonne sur le monde. Ça ne m’empêche pas d’être assailli par des éclairs de chagrin quand je vois des bébés un peu trop charmants, ou des enfants qui ont l’âge qu’auraient mes garçons, grandissant avec beauté, simplement, comme cela se passe dans le cours des choses qu’on dit normales, qui sont la norme.

 

« Nous nous passons le gouvernail pour ne pas sombrer, équipage robuste, agile dans les tourbillons, flexible dans les vagues. »

 

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La perte du premier, j’ai tenté de la rationaliser, avec un certain succès. La nature est ainsi faite que certains êtres, aussi parfaits soient-ils, n’ont pour tout véhicule qu’une embarcation qui n’est pas bâtie selon les critères nécessaires pour le long voyage de la vie. Quand la foudre a frappé de nouveau, comme si j’avais gagné le plus mauvais des lots à la joute de la vie, deux fois, la raison a pris le bord. Le pourquoi résonne sans écho, sans soupçon de réponse. J’ai arrêté de chercher pour me tourner vers ma stratégie de survie. Et celle de ceux de ma famille, eux toujours en vie. Nous nous passons le gouvernail pour ne pas sombrer, équipage robuste, agile dans les tourbillons, flexible dans les vagues. La délivrance ou l’illumination ne surgiront pas comme par magie à la fin de ce texte. C’est trop vif, encore. Et je ne sais même pas si je vise un tel dénouement. Je vis chaque moment pour qu’il soit à la hauteur de ces petits humains partis trop vite. Mais leurs morts n’a pas de sens, ni dans les livres de psycho pop ni dans les écrits des grands penseurs. La brièveté de leur passage sur Terre peut ouvrir mon esprit à ce qu’est la vie. Leur mort fait de moi quelqu’un de différent, certainement. Meilleur, pas toujours. Absent par moment, je suis. Sans merci pour les plaignards qui gémissent sans raison, je suis aussi. J’écris « leurS mortS », totalement déliées l’une de l’autre, improbables, à contrecourant des lois de la nature, et le pluriel me ramène à l’absurde de ma situation, de mon identité de double endeuillé. Leur souvenir sculpte mon présent. À grands coups de beautés, à grands coups de couteaux dans le sac à bonheur. D’instant en instant, ils sont là, ils habitent tout mon être. Ils sont ce reflet constant au fond de mes yeux, sujet à débordement, qui déforme la réalité et la rend plus amère, plus vraie, plus pure, plus vive. Je suis inondé de leur « omniabsence ».

 

 

À propos Louis-Philippe Gélineau Busque

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