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nov27

Intégration des arts à l’architecture, DuBreton et sa constellation

par Marie-Amélie Dubé, photo Benoit Ouellet, images graphiques Département des communications DuBreton

 

Le 27 septembre dernier, l’entreprise duBreton inaugurait, à son usine de transformation de Rivière-du-Loup, Constellation, l’oeuvre d’art public d’Émilie Rondeau, une oeuvre fortement symbolique et engagée, réalisée à l’aide de bâtons électriques récupérés. L’art public au Québec est, dans la majorité des cas, assujetti à des concours avec la politique provinciale du 1 %(1). Dans le cas présent, l’initiative fut entièrement financée à même les coffres de l’entreprise. En décidant d’intégrer à la devanture de son usine une oeuvre d’art, duBreton témoigne d’une vision innovante, amenant l’usine à se démarquer grandement dans le paysage architectural du Parc industriel de la ville de Rivière-du-Loup. Chapeau. Décider d’utiliser des bâtons électriques à travers l’art public est une prise de position avant-gardiste et audacieuse qui amorce peut-être un nouveau chemin reliant le monde artistique, nettement plus engagé, au monde entrepreneurial. Deuxième chapeau. Pour ces deux raisons, La Rumeur du Loup a décidé de rencontrer l’artiste Émilie Rondeau afin d’en apprendre davantage sur son processus de création.

 

Émilie Rondeau

Artiste résidant à Rivière-Ouelle, bachelière et maître en arts visuels dont l’intégration de l’art à l’architecture est une spécialité depuis 2011.
Réalisations : emilierondeau.com

Vocalise d’une baleine à corde | Devanture de l’École de musique Alain-Caron à Rivière-du-Loup

Écoumène | Verre coloré et projection | Édifice Claude-Béchard de Saint-Pascal

Lithosphère | Verre coloré | Complexe aquatique de Sept-Îles

 

nov26

 

M.-A.D. : Quelle fut ta réaction lorsque Mathieu Dumulon-Lauzière (employé de l’équipe marketing duBreton ayant eu cette idée folle/Big UP MAT) t’a parlé d’une commande d’oeuvre chez duBreton impliquant l’intégration de bâtons électriques ?

É.R. : C’est sûr qu’au début, je sentais qu’on se dirigeait dans une direction plus engagée que ce à quoi je suis habituée. J’avais eu un contact avec un ami agroéconomiste et il me disait : « J’aimerais tellement ça rencontrer Vincent Breton, c’est extraordinaire ce qu’il fait. » Déjà, j’avais une piste que c’était un milieu proactif et positif. Il y avait une indication claire que c’était comme un engagement. Oui, dans le passé, cet outil [le bâton] a été utilisé, mais il y a un désir de changer et de s’en aller ailleurs. C’est ce qui m’a mise en confiance. De voir que le mandat s’inscrivait dans une démarche de changement de pratique et dans un virage, c’était aussi sécurisant. Dans le milieu artistique, c’est un souhait que les entreprises privées offrent des commandes d’oeuvre à des artistes, de voir un nouveau lien se créer entre le monde des affaires et le monde des arts. C’était l’occasion de vivre cette expérience.

 

M.-A.D. : Comment l’espace accordé à l’oeuvre et son lieu ont-ils été sélectionnés ? Partais-tu tabula rasa ?

É.R. : C’était vraiment très libre. Au départ, la décision quant à l’emplacement de l’oeuvre n’était pas arrêtée. À l’intérieur ou à l’extérieur ? Le point de départ, c’était la transformation des bâtons, point. En visitant l’intérieur de l’usine, rapidement m’est venue l’idée de placer l’oeuvre dehors. Je voulais que les gens qui se stationnent chaque matin et la communauté qui passe sur le chemin des Raymond puissent la voir autant que les gens de bureau. C’est une image qui doit être vue.

 

M.-A.D. : Y avait-il beaucoup de contraintes ?

É.R. : C’était assez ouvert. On discutait et communiquait beaucoup. Cela rendait l’expérience différente d’à l’habitude, où l’on reçoit un programme avec un petit encadré rouge qui spécifie le lieu d’intervention, les contraintes, etc. D’habitude, il y a beaucoup de contraintes.

 

M.-A.D. : Est-ce que tu t’es documentée ? Comment procèdes-tu pour te mettre en action dans ta création ?

É.R. : Souvent, un projet commence avec toute une cueillette d’information. Vu que c’était quand même un projet du département de marketing, j’étais bien nourrie par des écrits et vidéos sur le sujet, j’avais du visuel au sujet de la manifestation concrète des changements. Graphiquement, j’ai été interpellée. Je voyais concrètement les changements, je pouvais faire la comparaison.

 

M.-A.D. : Le titre de ton oeuvre, Constellation, porte vers un univers onirique, léger, poétique. En touchant le bâton, as-tu eu besoin de te détacher tout de suite de son sens premier ?

É.R. : C’est sûr. On devait faire un retournement de sens rapide, efficace, poétique. Il fallait que j’aille loin pour qu’on essaie de se distancier le plus possible. De les rattacher ensemble, de les rassembler, de les configurer autrement fait qu’on sait, qu’on le reconnaît, mais, en même temps, que les bâtons deviennent autre chose.

 

nov27

 

M.-A.D. : Je trouve vraiment que cela fonctionne. Je l’ai vu aussi dans la mort de l’animal ; il y a comme une espèce de route dorée qui s’en va dans le ciel. Est-ce que c’était quelque chose qui était réfléchi ?

É.R. : Par son positionnement, le porc n’indique pas trop sa direction, il y a un flou l’entourant. Je me suis dit qu’au moins, l’environnement dans lequel il évoluera sera verdoyant, sera doré. Il est dans un beau cadre de vie. La suite, on serait hypocrite de ne pas la connaître. Je voulais travailler autour plutôt que juste dans la finalité.

 

M.-A.D. : Quand t’es-tu fait demander ? Au mois de mai, juin ?

É.R. : J’ai présenté mon concept au mois d’avril. D’habitude, on se laisse environ trois mois. Alors, disons que je me suis fait demander peut-être à l’automne dernier. Souvent, un projet prend presque un an : le temps de conception, les étapes de réalisation, l’installation.

 

M.-A.D. : Entre l’idée de départ et la fin, est-ce qu’il y a un grand cheminement ? Ou bien dès le départ, tu savais ce que tu voulais et où tu allais ?

É.R. : J’avais peut-être l’idée d’une espèce de paysage semi-abstrait. C’est venu vite. Mais après, pour la réalisation, il y a eu plusieurs tentatives, plusieurs esquisses, des essais et erreurs, de la progression.

 

M.-A.D. : De mettre une oeuvre contemporaine dans une usine, à la vue de personnes qui ne sont peut-être pas nécessairement souvent en contact avec l’art, qui ne sont peut-être jamais allées dans un musée d’art contemporain, il y a quand même un peu le vertige de la réception de l’oeuvre. Est-ce que c’est un questionnement qui t’habite quand tu crées, de savoir qui va être plus souvent en contact avec l’oeuvre ?

É.R. : Dès qu’on est dans l’espace public, je pense qu’on n’a pas le choix de considérer qui va recevoir l’oeuvre, peut-être bien plus que dans une galerie. La question est toujours là. C’est la fine ligne entre ce qui s’inscrit dans ta démarche comme artiste et qui peut aussi plaire, être interpellant, être accessible même pour le public. Je vois vraiment un mix de tout cela. Oui, c’est un petit combat intérieur de me demander jusqu’où je vais pour que ce soit accessible. L’autre stratégie qui est souvent utilisée, c’est de faire une première lecture et après, d’ajouter des couches pour interpeller les gens à tous les niveaux. Ainsi, on reste à l’aise avec ce qu’on propose.

 

M.-A.D. : Veux-tu savoir ce que les gens pensent ? As-tu eu un suivi ou un retour des employés ? Est-ce nécessaire pour toi, une fois que l’oeuvre est livrée, de te tenir informée de la réception des gens ou bien y a-t-il plutôt un besoin de détachement ?

É.R. : Non, je dirais qu’on reste plutôt attaché et qu’on a cette curiosité de voir un peu comment l’oeuvre va vivre dans l’espace public. On veut être informé, on veut savoir, c’est certain. C’est peut-être pour cette raison aussi qu’on a trouvé important que l’oeuvre soit très bien expliquée, de différentes façons, et qu’il y ait des outils qui l’accompagnent parce que, justement, c’était peut-être un public néophyte. J’ai été surprise. Je m’en fais déjà énormément parler, surtout par des agriculteurs, des producteurs et je trouve cela tellement touchant! Ce n’est pas des gens qui, d’habitude, me félicitent pour mes projets, mais là, on dirait qu’ils se sentent touchés directement ou par la bande, ça se démarque. C’est la productrice maraîchère, c’est le producteur laitier qui me disent : « J’ai vu ton affaire, c’est super! »

 

M.-A.D. : Qu’est-ce que cela indique que le milieu entrepreneurial passe par l’art contemporain ? Est-ce un nouveau mode de communication ? L’art a souvent été le lieu de l’engagement, le lieu des nouvelles idées et de l’avantgarde. Est-ce que tu crois que c’est nécessaire d’avoir un sujet controversé pour utiliser l’art ou bien tous les entrepreneurs ont quelque chose à aller chercher en ayant une oeuvre d’art dans leur milieu ?

É.R. : Je pense que l’oeuvre d’art devient un élément signalétique, une signature, et l’engagement n’est peut-être pas nécessaire. On fait des oeuvres pour des écoles, et je pense qu’elles peuvent donner une signature et une image visuelle qui ont autant de poids que pour un projet d’une entreprise dans tel domaine. Je pense que c’est nécessairement un plus. C’est aussi une façon de développer son appartenance à un lieu. L’oeuvre lui donne une image forte, le rend parlant et beau aussi. On essaie d’embellir le cadre de vie. Ensuite, tout le monde peut en bénéficier.

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