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Intégration des arts à l’architecture, DuBreton et sa constellation – Entrevue avec Émilie Rondeau

par Marie-Amélie Dubé, photo Benoit Ouellet, images graphiques Département des communications DuBreton

 

M.-A.D. : L’art public est définitivement ton nouveau créneau, sur quoi travailles-tu présentement ?

É.R. : Sur une école primaire ! Une école primaire, un centre multifonctionnel, j’ai aussi un projet pour le centre de formation des agents de la faune à la SÉPAQ à Duchesnay. J’ai plusieurs projets dans l’Est-du-Québec.

 

M.-A.D. : As-tu besoin d’engager des techniciens pour t’aider car tu dois utiliser tellement de différents matériaux en intégration à l’architecture.

É.R. : C’est sûr que ça me fait utiliser tellement de matériaux, tellement de techniques que souvent, je suis moins impliquée dans la réalisation, je suis là pour la conception. Après, c’est de la gestion de projet. Parce que de la découpe de verre, ça se fait chez Prelco, par exemple. Je fais affaire avec différents fournisseurs. Il y a une équipe d’experts dans chaque domaine. Du verre, du métal, je ne sais pas d’avance aussi ce que j’aurai besoin d’utiliser. Pour le bois, j’ai la chance de travailler avec mon conjoint, c’est extraordinaire aussi, dès que c’est des oeuvres en bois, elles sont produites à l’atelier à côté de chez nous, je suis toute là pour voir ça aller.

 

M.-A.D. : De l’art public, c’est quand même vaste, est-ce que tu es capable de travailler ça dans ton propre atelier ?

É.R. : Le fait que ce soit de la conception, je travaille principalement à l’ordinateur. Je fais les maquettes à l’échelle 1:10, à l’échelle 1:20. Je suis en petites miniatures et, après ça, on se fait des dessins techniques, ça explose.

 

M.-A.D. : Tu réalises quand même tout chez toi. Est-ce que les gens viennent chez toi ou bien tu fais produire le verre dans une entreprise, un peu partout, et après c’est de l’assemblage ?

É.R. : L’assemblage va se faire à l’atelier avec Stéphane. Graphie à La Pocatière m’aide énormément, ils ont toutes les technologie spour la signalétique, la découpe. C’est vraiment une entreprise clé dans le type d’oeuvre que je fais présentement.

 

M.-A.D. : Est-ce que des fois tu t’ennuies de ta pratique de départ, la peinture ?

É.R. : J’essaie tout le temps d’avoir des projets éphémères. Je trouve vraiment que c’est là que la recherche va se faire et j’ai aussi une certaine liberté quand ce n’est pas permanent. Cet été, j’étais au quai de Rivière-Ouelle. J’aime expérimenter avec de nouveaux matériaux, de nouvelles choses, mais c’est sûr que ça m’occupe énormément et l’espace pour de la recherche et de la création pure, pour des projets personnels, c’est rare. Je ne dépose plus pour faire des appels de dossier pour des expos, mais je conçois tellement aussi à l’extérieur dans le paysage que j’ai moins le goût d’aller dans un cube blanc.

 

M.-A.D. : Souvent, on dit que la réalité d’être un artiste en région, c’est difficile, mais en même temps, ça fait 6 ans que je suis de retour ici et je trouve qu’on est tellement une belle communauté d’artistes qui vivent ici et qui sont ici pour rester. Qu’est-ce qui explique qu’il y a autant de gens ici et qu’on est capables de tous vivre de notre art ?

É.R. : Moi, je le défendrais à l’opposé. Ça m’a vraiment amené que des opportunités. Premièrement, il y a l’accès à la propriété. On a une maison, on a un atelier dès le départ, dès le début de notre pratique. On a besoin d’espace pour créer et, à l’étape un, on est capable de l’avoir. Deuxièmement, que ce soit pour les différents programmes territoriaux, les subventions, on se ramasse dans un bassin qui est peut-être plus petit, ça augmente nos chances là. Pour l’art public, c’est un peu la même chose, je suis dans un répertoire de l’Est-du-Québec tandis que si j’étais dans un répertoire à Montréal, ça aurait été impossible que j’aie eu toutes ces opportunités-là en 6-7 ans. Après avoir eu de premières offres, c’est plus facile que ça s’ouvre aussi. Je le verrais plus comme des opportunités au point de vue de la profession que des limitations.

 

M.-A.D. : Tu dis que tu travailles sur une école primaire, quels sont les matériaux, l’univers ?

É.R. : Il n’est pas canné encore, je le présente la semaine prochaine. Mais c’était intérieur/ extérieur d’une passerelle. À l’extérieur, je suis plus comme dans une forêt avec des végétaux et, à l’intérieur, j’ai du verre coloré et des taches de peinture, des papillons qui viennent là-dedans. C’est beaucoup de jeux avec la lumière ; je suis devant des fenêtres. Il y a aussi toute l’idée des ombres projetées, en mettant dans les fenêtres du verre de couleur qui transmet cette couleur-là. Je sais qu’au sol il va y avoir un trajet de taches colorées, il va y avoir des ombrages, des ombres chinoises. Il faut penser à comment ça joue aussi de jour et de soir. En soirée, la passerelle est illuminée à travers les formes. Je sens que je suis de plus en plus préoccupée par ces éléments naturels là. Que ce soit la lumière, les reflets.

 

M.-A.D. : Est-ce que ça influe aussi sur ton oeuvre ? Est-ce comme ton 4e personnage ?

É.R. : Tu peux habiter l’espace avec ces éléments-là que tu ajoutes en matérialité et il y a aussi tout ce qu’ils projettent dans l’espace. J’utilise le verre dichroïque avec tous les reflets colorés, tu marches dans le gazon et tu as des taches roses, mais comme 3 heures après, elles sont rendues bleu et jaunes au même endroit. Jouer avec l’environnement.

 

M.-A.D. : Est-ce que c’est le hasard qui t’a amenée là ? T’est-il arrivé quelque chose à un moment donné qui t’a fait ha !

É.R. : Le sujet a vraiment commencé avec le paysage. Ensuite, j’ai utilisé le paysage comme lieu de diffusion. En mettant ces matériaux-là, ces oeuvres-là dans le paysage, c’est comme la réponse, quand les deux sont ensemble.

 

M.-A.D. : Est-ce que des fois tu impliques aussi les usagers ? Comme dans ce cas, une école, donc les enfants. Est-ce que ça peut aller jusque-là ? Ou pas ? Pourquoi ?

É.R. : Tu veux dire dans la conception ?

 

M.-A.D. : Oui, dans la conception, vas-tu voir comment l’enfant va réagir ou bien tu y vas vraiment avec l’univers de l’enfant ? Tu as parlé des papillons, des ombres peut-être pour les monstres.

É.R. : Quand c’est la clientèle jeunesse, avec mes garçons, 6 ans et 10 ans, j’ai un bel échantillon. J’ai suivi aussi beaucoup leur parcours, que ce soit quand j’ai fait les projets pour la petite enfance, ils étaient pile dans ce public cible là. De par leur univers, je peux me retrouver assez proche. Il y a toujours, dans les comités de sélection pour les oeuvres d’art publiques, des représentants des usagers, des représentants de l’organisme. On voit un peu aussi comment les gens répondent à ça. Il y a une oeuvre qui est à Sept-Îles dans un CHSLD, c’est comme une oeuvre-écran entre un corridor et un salon, elle a d’un côté un paysage et de l’autre côté il y a un banc. J’invite les usagers à venir s’asseoir, des familles qui viendraient visiter des gens dans la résidence. J’essaie un peu de les impliquer, de les rendre participatifs dans l’oeuvre ou dans cet espace-là. Des fois, selon dans quel genre d’endroit je suis, je me fais aussi des petits comités consultatifs de différents spécialistes. Si je suis dans un CHSLD, le médecin, s’il regarde mon projet, je suis vraiment contente, parce que c’est quelqu’un qui a une connaissance de cette clientèle-là.

 

M.-A.D. : J’imagine que, quand tu vas dans une autre ville ou dans des lieux où tu vois des oeuvres d’art public, tu dois avoir un regard complètement différent. Est-ce que tu t’inspires de certaines personnes qui en font ? Est-ce qu’il y a eu des oeuvres phares que tu as vues et qui t’ont allumée ? Est-ce que tu as un top 5 des oeuvres d’art actuelles ? Moi, je sais qu’il y a des pièces de théâtre que j’ai vues dans ma vie qui ont changé complètement ma vision de metteur en scène.

É.R. : C’est sûr qu’il y en a plein, je cherche à aller à leur rencontre constamment. Comme cet été, on est allés à Chicago, ça faisait tellement longtemps que je voulais y aller pour faire la rencontre de ces oeuvres-là et ça marche. J’adore ça, je suis bon public, je cours après, je les recherche. Il y avait entre autres les deux blocs avec les projections des visages qui font une fontaine. Il y avait plein de monde en costume de bain, tout le monde jouait. L’art va jusque-là, peut permettre aux gens de l’utiliser, mais dans une fonction tellement le fun ! Il y a plein d’influences. Au départ, il y a eu des artistes qui font beaucoup d’art public qui m’ont inspirée, mais aussi même jusqu’à m’aider ou me coacher dans les dossiers comme Michel Saulnier, qui a été tellement généreux. Michèle Lorrain m’a aidée pour les rédactions, je suis vraiment chanceuse. C’est surprenant, on n’entend pas beaucoup parler de mon parcours académique. À la maîtrise, il y avait des artistes du Québec qui venaient enseigner à NSCAD, comme Roger Gaudreau qui a fait beaucoup de politiques du 1 % alors je me familiarisais un peu avec ça, mais ce n’est jamais nommé dans un curriculum d’artiste de dire que ça existe ou que ça pourrait devenir une voie ou une façon de travailler. C’est très étrange.

 

M.-A.D. : Sens-tu qu’il y a comme une mouvance ou que ça deviendrait… parce qu’on a de plus en plus la présence de projections en plein air, comme les balançoires musicales à Montréal. Sens-tu qu’il y a une volonté d’être de plus en plus contaminé par l’art contemporain dans les milieux urbains de sorte que ce ne soit plus l’humain qui aille à se déplacer vers le centre de diffusion, mais que l’art vienne à lui ?

 

É.R. : Oui, beaucoup. On parle tellement de médiation culturelle, d’axer sur l’expérience du public, même peut-être au détriment de la recherche et de la création de l’artiste. Mais oui, on la sent forte cette volonté-là d’aller vers les gens, d’être plus participatif. Tant mieux aussi.

 

M.-A.D. : Tu dis « au détriment » parce que tu sens qu’il y a moins d’enveloppes en recherche et création et plus en médiation ?

É.R. : Oui, ça prend beaucoup de place.

 

M.-A.D. : Est-ce que des diffuseurs en bénéficient ?

É.R. : Pas tant les diffuseurs. Les enveloppes jeunes publics, c’est super de s’adresser à eux, mais on pense à la clientèle avant le créateur.

 

M.-A.D. : Il y a un désir de développement. Donc, quand on parle de développement, on va directement préparer le spectateur de demain.

É.R. : Oui et c’est correct aussi. C’est un créneau super intéressant, mais peutêtre que l’étape suivante serait de se demander comment on dose tout ça. On aide tellement le public, on fait tellement de chemin, mais peut-être aussi que, tranquillement, cette démocratisation ou cette façon de développer de nouveaux publics va fonctionner et, après ça, on va faire un retour. Je ne sais pas, c’est peut-être une période dans laquelle on est où on le fait de cette façon.

 

M.-A.D. : Est-ce que tu penses que l’art est vital dans la vie ?

É.R. : Oui, je le vois vraiment comme un facteur d’amélioration du cadre de vie d’épanouissement de tout. Même je trouve vital d’en consommer, pour moi d’en produire, mais d’en consommer aussi énormément et je dirais même d’en consommer chez nous dans notre milieu aussi. On le fait beaucoup, on se déplace, on va ailleurs, mais je ne suis même pas capable de me faire à l’idée que ça ne serait pas chez nous aussi, que je n’aurais pas chez nous de choses inspirantes. Je ne peux pas croire qu’on n’aurait pas aussi droit à ça. C’est peutêtre avec mon implication dans VRILLE. On veut recevoir des artistes, on veut diffuser des projets intéressants. Je trouve que c’est tellement important. La circulation des projets qui parlent de chez nous, qui sont ancrés dans notre territoire, qui ont une résonnance dans notre milieu. Pas non plus d’importer des choses et de les « droper » ici, mais vraiment les réfléchir, les concevoir de façon à les adapter à nos réalités et à notre territoire.

 

M.-A.D. : En ce sens, est-ce que les entreprises bénéficieraient d’avoir davantage d’oeuvres d’art dans leur milieu de travail ?

É.R. : Je pense que les entreprises, les villes, tout le monde peut en bénéficier. On voyait l’enjeu à La Pocatière d’attirer juste un anesthésiste. Dans ma tête, à partir du moment où une ville n’est plus capable d’offrir de diffusion, d’exposition, de choses intéressantes, si j’étais un anesthésiste, je ne choisirais pas cette ville.

 

M.-A.D. : Dans le sens où l’art crée de la rétention et de l’attractivité ?

É.R. : Beaucoup. Le cadre de vie, c’est un écosystème tellement complexe. On ne le sait pas si le médecin n’est pas en couple avec un travailleur culturel et c’est parce que le travailleur culturel pourrait s’épanouir culturellement qu’il va attirer l’autre. Je le vois comme quelque chose de très lié et l’art participe à cet écosystème-là de façon tellement impliquée, mais il ne faut pas le négliger, il faut l’alimenter pour que tout le reste aussi marche bien.

 

M.-A.D. : De t’impliquer dans le développement de ta pratique, dans l’amélioration de meilleures conditions d’exécution des artistes d’ici, est-ce un mandat, quelque chose qui t’intéresse pour le futur ? Tu disais justement qu’il y avait peut-être moins d’argent en création et développement. De siéger sur des tables consultatives au ministère, est-ce quelque chose que tu as déjà fait ou qui t’intéresse, qui t’interpelle ? Est-ce que tu te sens activée par ça ou pas nécessairement ?

É.R. : Je pense que je crois beaucoup à l’importance de la professionnalisation. De se demander comme milieu comment on y arrive, comment on fait naître des artistes, comment on les soutient, comment on fait en sorte qu’ils peuvent décider de rester. On voit toute la problématique, c’est tout le temps un peu comme du bénévolat et l’artiste impliqué, mais on en fait énormément, c’est de trouver cette ligne-là. Oui, j’aimerais que les conditions de pratique des artistes ici et ailleurs s’améliorent. Au Kamouraska, je suis impliquée dans la table culture. L’an passé, mon garçon devait faire une présentation orale pour dire ce qu’il voulait faire comme profession et il a dit « artiste en arts visuels ». Je sais qu’il ne fera sûrement pas ça, mais juste de dire qu’il considérait qu’être artiste, c’est une profession au même titre que toutes les autres qui s’ouvraient à lui, c’est un pari vraiment gagné et je souhaiterais que ce soit ça plutôt que des parents qui découragent leur enfant. On doit montrer des exemples qu’on peut gagner notre vie comme ça. Tant mieux de mettre ces exemples-là de l’avant et d’en créer d’autres, d’en soutenir d’autres aussi pour que ça se produise

 

M.-A.D. : Merci !

 

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