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Entrevue avec Paul Fortier

par MAD, avec la collaboration de Geneviève Malenfant-Robichaud

 

Rumeur du Loup : Quand l’écriture est-elle arrivée dans ta vie ?
Paul Fortier : Je voulais déjà écrire de la littérature à l’époque, alors que j’étais journaliste, mais les journaux régionaux avaient en moyenne 140 pages. Les publi-sacs n’existaient pas, toutes les publicités étaient à l’intérieur, soit 80 % de publicités, 20 % de textes. Cela signifiait quand même 30-35 textes par semaine. J’avais quand même quelques projets de roman dans mes carnets, quelques chansons. Je suis arrivé deuxième à un concours de chanson, j’ai gagné le prix littéraire de nouvelles du magazine Voir. Robertine est ma première pièce.

 

R.L. : Écrire du théâtre n’est pas la même chose qu’écrire une nouvelle ou un roman. Comment t’es-tu préparé pour l’écriture théâtrale ? As-tu consulté des gens ? Es-tu un grand lecteur de théâtre ?
P.F. : Tout d’abord, je suis allé chercher le contenu, comme je me basais sur des faits historiques. J’ai lu des articles de journaux, des biographies, des lettres, des règlements. J’ai eu la chance que les mandements et lettres de Mgr Bruchési soient disponibles en ligne durant l’anniversaire de la ville de Montréal. Ensuite, j’ai opposé les deux points de vue, puis j’ai écrit. Le défi a été de rendre le tout en pièce de théâtre. Je voulais une pièce avec une intrigue, des rebondissements, de l’humour, du drame, de l’émotion, des positions choquantes (les propos de Bruchési sont très choquants pour les oreilles de femmes d’aujourd’hui). Finalement, le processus de création, je l’ai fait en suivant les trois principes du théâtre classique : plaire, instruire et émouvoir. C’était important pour moi d’avoir les trois. Quant à la mise en scène, le metteur en scène en voulait une effacée. Il voulait mettre les personnages de l’avant.

 

R.L. : D’où cet attrait pour Robertine Barry t’est-il venu ?
P.F. : Après l’incendie de 2014 à L’Isle-Verte, nous nous sommes dit à la Fondation qu’il faudrait récolter la parole des aînés avant qu’ils ne nous quittent. Maurice Dumas, Jocelyne Michaud et moi avons décidé de faire parler nos pionniers par le théâtre : nos pionniers d’aujourd’hui et ceux d’antan. Je me suis occupé de ceux d’antan et, comme nous avions la biographie de Sergine Desjardins sur Robertine Barry, nous avions déjà une matière. Elle est née à L’Isle-Verte, sa mère aussi, son père était irlandais. Puis, je trouvais pertinent de ramener son discours féministe dans le contexte actuel.

 

R.L. : C’était une femme journaliste, mais était-elle féministe ? Avait-elle des opinions féministes ?
P.F. : C’était une féministe d’avant-garde. Elle était même plus féministe que les féministes de l’époque et plusieurs lui ont tourné le dos. C’est un des éléments de la pièce : pour elle, le féminisme, ce n’était pas de rester au foyer. Le féminisme chrétien de ses contemporaines était un féminisme de foyer. Elle a vraiment eu maille à partir avec certaines de ses amies. Par exemple, elle était pour le droit de vote des femmes, elle a demandé à ses amies et ses soeurs d’écrire dans son journal. Elles ont écrit qu’elles étaient contre, avec des arguments complètement réactionnaires. Pour certaines, elle était dangereuse. Cela illustre à quel point elle ne faisait pas l’unanimité, même si elle recevait quand même pour le thé le jeudi soir.

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R.L. : Y a-t-il un choix d’auteur de rassembler Robertine Barry et Paul Bruchési ? Y a-t-il une part de fiction dans la pièce ?
P.F. : Absolument. C ’est une fiction très réaliste, très vraisemblable. J’ai toujours pensé que le sens est dans la différence. Pour bien comprendre la position de Robertine Barry, il fallait l’opposer à quelque chose, l’inscrire dans l’idéologie de son temps. Paul Bruchési était très puissant, il incarne bien l’idéologie de l’Église catholique. C’était l’archevêque le plus important au Québec. Cette opposition marquante permet de mettre la position de Robertine Barry en relief. Mes recherches m’ont permis d’apprendre qu’en 1907, il y a eu le congrès de fondation de la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste. À l’origine, c’était une organisation féministe qui regroupait les groupes de femmes de l’époque. Robertine Barry y a prononcé un discours, de même que l’année suivante. Bruchési avait réussi à obtenir que les annales ne soient pas publiées. Cela m’a inspiré l’idée d’une convocation de Robertine Barry par Bruchési pour voir s’il va lui accorder la permission de parler au congrès.

 

R.L. : Donnes-tu donc à Robertine Barry une chance qu’elle n’a pas eue à l’époque ?
P.F. : Selon Sergine Desjardins, qui a relu la pièce, c’est possible qu’une rencontre similaire ait eu lieu. C’était la conférencière la plus menaçante. Dans la pièce, Bruchési la laisse présenter sa position au début. Puis, il y a le congrès et l’après-congrès.

 

R.L. : Est-ce donc une pièce en trois actes ?
P.F. : Ce ne sont pas trois actes classiques. Il n’y a pas d’entrée ou de sortie de personnages. C’est comme un huis clos, avec un intermède pour le congrès. Durant le congrès, Monseigneur Bruchési fait réciter une prière et prononce le discours inaugural du congrès. Après le discours de Robertine Barry, Bruchési la convoque pour le troisième acte, là où ça va péter. Certains passages de la pièce sont tirés directement des écrits de chacun, comme la prière de Monseigneur Bruchési. J’ai simplement modernisé le discours.

 

R.L. : Combien de temps as-tu pris pour tes recherches ?
P.F. : La recherche a commencé en février 2017 et s’est terminée fin août 2017. Mais, formation journalistique oblige, j’avais pas mal mes thèmes et mes affrontements à la fin de la recherche. J’ai fait une première version en novembre, mais c’était beaucoup trop documentaire. Le metteur en scène, Denis Leblond, qui a écrit plusieurs pièces, a relu le tout de manière très critique. Il y avait des problèmes avec le dernier acte, il y avait 85 pages alors que la dernière en a 50, j’avais vraiment tout mis… C’est seulement en février que nous avons trouvé comment bien finir. En changeant l’ordre, tout s’est métamorphosé. Nous avons modifié les premier et deuxième actes en conséquence. Je peux dire que je suis assez satisfait du résultat.

 

R.L. : Donc, vous avez écrémé presque 50 %.
P.F. : Oui, pour donner un petit spectacle d’une heure et quart. Mais ce n’est pas didactique, c’est ce qui est bien.

 

R.L. : Est-ce un défi supplémentaire que d’incarner un rôle que l’on a écrit ? Ou est-ce que cela nous aide à mieux comprendre et cerner le personnage ?
P.F. : Bruchési est difficile à cerner. Sa relation avec Robertine Barry est complexe ; c’est une relation d’admiration et d’affection, mais aussi de crainte. Il la compare à quelques reprises à la relation entre un père et sa fille. Il faut comprendre cette forme d’amour pour saisir toute la portée du dernier acte. La déception est toujours plus grande quand on aime la personne qui nous déçoit.

 

R.L. : Est-ce qu’on s’attache donc aux deux personnages ? N’est-ce pas l’un qui est l’ange et l’autre le diable ?
P.F. : L es d eux s ont à l a f ois a ttachants e t choquants. Les positions de Bruchési sont tellement réactionnaires qu’elles peuvent être choquantes. Mais il a quand même un rôle à jouer et il est loin d’être bête. Plusieurs vont trouver qu’il exagère parfois, mais qu’il a aussi parfois raison. Ce n’est pas une pièce manichéenne. Dans le cas de Robertine Barry, certains vont noter la même chose. Pendant mes recherches, j’ai découvert une femme extraordinaire. Mais je ne voulais pas l’idéaliser, elle a aussi ses défauts. Les deux étaient des personnalités publiques complexes. Bruchési était séducteur et dépressif. Robertine Barry riait beaucoup, mais pour cacher des choses. Sa vie amoureuse est très mystérieuse : on ne sait pas si elle a eu une relation avec Nelligan ou pourquoi elle est partie si longtemps dans les Maritimes. Cette humanité a rendu le projet beaucoup plus passionnant. En plus, leurs discours restent tellement d’actualité !

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R.L. : Est-ce parce qu’on sent encore les tensions entre les conservateurs et les progressistes ?
P.F. : Les gens qui ne sont pas au courant de la condition des femmes au début du 20e siècle vont réaliser à quel point les femmes ont progressé, mais aussi à quel point il reste encore du chemin à faire. Robertine Barry était mal vue parce qu’elle sortait seule le soir, par exemple.

 

R.L. : Sur quoi écrivait-elle ? Est-ce qu’elle avait des sujets de prédilection ?
P.F. : Deux thèmes en particulier : la liberté, que j’ai abordée dans la pièce, et l’éducation, l’éducation des femmes jusqu’à l’université, la qualité de l’éducation, l’éducation laïque. Rappelons que c’était en 1907, l’éducation laïque est apparue avec la Révolution tranquille. Conséquemment, elle voulait aussi l’ouverture de métiers intéressants aux femmes. À l’époque, les femmes n’avaient pas le droit d’être médecins ou avocates.

 

R.L. : Au-delà d’être une pionnière, méritait-elle plus d’attention?
P.F. : Même comme professeur de littérature québécoise au cégep, je n’avais jamais entendu parler de Robertine Barry. En faisant mes recherches, je me suis dit qu’il fallait faire connaître cette femme-là.

 

R.L. : Mais n’était-elle pas journaliste, et non écrivaine ?
P.F. : Elle a quand même fait paraître un recueil de nouvelles qui a été bien accueilli. Elle donnait aussi beaucoup de conférences. Elle fut la première femme à représenter le Canada à l’étranger, à l’Exposition universelle de Paris en 1900, de Milan en 1906, de Saint-Louis… Anecdote : à Saint-Louis, le Canadien Pacifique avait offert le transport aux journalistes masculins. Robertine Barry est allée parler au propriétaire qui lui a dit qu’elle devait former un groupe de 16 femmes journalistes. Non seulement elle l’a fait, mais cela a créé l’Association canadienne des journalistes féminins. Il y a un livre sur le sujet, The Sweet Sixteen.

 

R.L. : Pourquoi son apport au journalisme féminin a-t-il été mis sous silence, d’après toi ?
P.F. : Je ne sais pas. Cela reste un mystère. Il y a même eu un prix de journalisme Robertine-Barry, mais il a été aboli.

 

R.L. : Pour la pièce, à quoi peut-on s’attendre ?
P.F. : On peut s’attendre à une pièce qui ne sera ni poussiéreuse ni didactique. Ce sera une confrontation, une joute verbale, entre deux personnalités qui n’ont pas la langue dans leur poche, qui veulent toutes deux avoir le dernier mot. On peut aussi s’attendre à beaucoup d’humour, de moments de colère, de moments de mélancolie. On peut s’attendre à ce que le public soit parfois choqué par les positions de l’un ou l’autre.

 

R.L. : L’interprétation comporte-t-elle un défi considérable ?
P.F. : Comme c’est un huis clos, le défi est d’être très nuancé et de bien rendre les changements dans la relation entre les personnages.

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R.L. : Est-ce que Stéphanie et toi vous connaissiez avant ?
P.F. : Oui, c’est une ancienne élève. Elle se reconnaît beaucoup dans Robertine Barry. Elle est féministe revendicatrice. Elle a accepté le rôle après avoir lu la pièce. J’ai eu peur que Denis, le metteur en scène, et elle ne trouvent pas la pièce à leur goût. Je ne suis pas un bon juge, mais je pense que les spectateurs ne sortiront pas indifférents. Je connais bien le texte, mais les réactions du public restent un gros point d’interrogation.

 

R.L. : Est-ce que tu trouves qu’au Québec, on a la mémoire courte ?
P.F. : Je ne suis pas le premier à dire que nous sommes dans une culture narcissique. Un des traits de la culture narcissique, c’est le présent. Être dans le plaisir et les sensations, et non dans la mémoire. Ce n’est pas juste au Québec, c’est un trait de l’Occident. Par contre, on assiste à un retour de la tradition. C’est une réaction à cette position narcissique.

 

R.L. : As-tu une prise de position à écrire sur le passé ?
P.F. : Oui. Il faut se rappeler que notre condition d’aujourd’hui vient d’idées qui étaient parfois contestées. C’est à force de se battre, à force de travailler, à force de conviction, qu’ils ont réussi à changer le monde.

 

R.L. : Crois-tu que c’est un des rôles de la culture d’être un passeur de l’histoire ?
P.F. : Absolument ! C’est d’ailleurs la position de Robertine Barry sur le journalisme. Elle disait que si les femmes ne pouvaient aller à l’université, le journal devait être l’université des femmes. Son journal, le Journal de Françoise, était surtout intéressant à lire en raison des articles de Robertine. Son sens de l’humour était fascinant.

 

R.L. : Au point de vue littéraire ou stylistique, es-tu allé lire d’autres huis clos, d’autres duels ?
P.F. : Non. Je me suis fié à ma mémoire. J’ai essayé de jouer avec les mots, de faire en sorte que les personnages reprennent rapidement la balle au bond pendant les dialogues. C’est une partie de ping-pong dialogique.

 

R.L. : Pour la mise en scène, est-ce qu’il y a un deuxième niveau de langage ou est-ce que la mise en scène reste assez réaliste ?
P.F. : C’est une mise en scène assez réaliste. À la Cour de circuit de L’Isle-Verte, on n’a pas de moyens techniques extravagants. On joue surtout sur le jeu, sur les petites nuances. Le metteur en scène joue beaucoup avec le soustexte, il fait des liens que même moi je n’avais pas vus. Il s’assure qu’il n’y a rien de gratuit, que chaque ligne est utile à l’intrigue. Nous en sommes seulement au placement, mais déjà, ça avance vite.

 

 

 

 

 

 

 

 

À propos Marie-Amélie Dubé

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Un commentaire

  1. Lorraine Gagnon-Fortin

    Paul Fortier –

    Tu ne cesseras jamais de me surprendre. Déjà, comme journaliste, tu démontrais beaucoup de flair. À la lecture de l’entrevue ci-haut, j’apprends qu’en plus de ton métier de journaliste, tu as aussi été professeur de littérature québécoise au niveau cégep avant de te lancer finalement dans l’écriture d’une pièce de théâtre. Il n’y a pas à dire, le président de feu le Cercle de Presse Lefrançois en a fait du chemin.

    Ta pièce va certainement plaire à un grand nombre de femmes qui en veulent encore à l’église catholique de les avoir tenues si longtemps prisonnières à maints égards.

    Je te souhaite tous les succès escomptés. Puis-je ajouter que je suis bien fière de t’avoir côtoyer, Paul Fortier, un homme qui a osé sortir des sentiers battus.

    Amicalement,

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