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Enterrer le projet indépendantiste ?

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par Frank Malenfant, illustration de Karianne Bastille

 

 

Depuis le deuxième rendez-vous référendaire manqué de 1995, nombreux ont été les appels demandant aux indépendantistes québécois de faire leur deuil de l’idée d’un éventuel pays du Québec. La majorité absolue n’ayant jamais été atteinte en deux tentatives malgré des résultats serrés, d’aucuns considèrent qu’il est désormais temps de passer à autre chose, que cette idée est révolue, mort-née.

 

Alors, pour cette édition, on m’a demandé d’écrire sur le deuil d’un projet politique. Qu’en est-il de ce deuil que les Québécois doivent, devraient ou ont dû faire du projet indépendantiste ? Bien entendu, il existe à travers l’histoire bien des individus qui ont dû faire un deuil de leurs idéaux politiques, les jugeant irréalisables au cours de leur existence ou définitivement utopiques. On ne peut cependant pas constater la mort d’un idéal comme celui d’un être vivant ; il n’existe pas de mort réelle pour un idéal. J’ai repensé à ces graines d’une plante à fleurs vieilles de 32 000 ans retrouvées par une équipe russe après avoir été enterrées par des écureuils de l’ère glaciaire. Elles ont été plantées et ont fleuri en 2016. C’est ainsi que je vois une idée. On peut en faire son deuil personnellement, mais elle ne meurt jamais vraiment et peut revivre à tout moment dans son esprit ou naitre dans celui d’un autre. Les faits demeurent des faits, qu’on les ignore ou pas, qu’on soit d’accord avec eux ou pas, et c’est pourquoi les arguments pour une cause ne sont pas moins vrais parce qu’une majorité n’y adhère pas. La politique et l’économie sont souvent présentées à tort comme des sciences exactes par les « experts » des médias qui utilisent des termes scientifiques pour aider leur crédibilité, mais, dans les faits, ce ne sont que des conventions, des créations humaines. Ce n’est pas parce qu’une idée ne rejoint pas la majorité absolue qu’elle est mauvaise ou sans valeur. L’inverse est aussi vrai. C’est pourquoi, en politique, le camp perdant n’abandonne généralement jamais ; rien n’est jamais fini. Même si nous devions perdre un troisième référendum, il n’y a que les faiseurs d’opinions pour croire que les indépendantistes feraient leur deuil de l’idée. Ce n’est pas une partie de baseball, personne n’est retiré après trois prises ici ; on peut toujours se reprendre d’une façon différente à une époque différente. J’en reviens à la notion d’idéal politique : un idéal est un objectif vers lequel on tend dans le but d’améliorer les choses. Certes, on peut se dévouer à un idéal plutôt qu’un autre pour concentrer ses énergies où elles comptent le plus pour nous, mais existet- il sur terre des êtres humains capables de survivre sans idéaux ? Vivre sans idéal politique peut être possible dans une société individualiste où l’on n’a d’opinion sur la société que lorsqu’elle brime notre propre confort ou nos idéaux personnels, mais il ne s’agit là que d’un déplacement des idéaux de la société vers l’individu ; rien d’irrémédiable. L’individualisme semble souvent favoriser le statuquo pour une société, car le « moi » y prime sur le « nous » et la machine sociale cesse d’être un instrument de progrès pour un peuple au profit soit d’un modèle public dysfonctionnel ou d’un modèle privé qui ne traine avec lui que ses actionnaires. Il faut une bonne dose de courage et d’espoir aujourd’hui pour aspirer à porter un projet de société et y rallier une majorité d’électeurs ; même le discours politique et médiatique semble nous décourager d’y croire, en plus de ceux ayant abandonné le combat qui ont besoin de se convaincre à travers nous qu’il n’y a rien à faire.

 

 

« Comment se fait-il que l’idée de scrutin proportionnel soit toujours évacuée du discours péquiste aux moments opportuns alors qu’on crie systématiquement à la division du vote souverainiste ? »

 

 

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Voici autant de raisons pour celui qui ne vit pas d’idéaux sociaux de se recentrer exclusivement sur lui-même, sur sa famille, ses proches ou son entreprise plutôt que de continuer à se battre pour l’avenir de son peuple. On fait alors son deuil de ses idéaux politiques, on se convainc que s’accrocher serait du déni puis on passe à travers les phases subséquentes du deuil, se convainquant que l’idée est morte alors même que c’est par le deuil qu’une idée meurt à petit feu. On ne constate pas la mort d’une idée, on l’enterre vivante pour faire son deuil. Il n’est jamais exclu que, dans dix ans ou cent ans, quelques citoyens déterrent cette idée prisonnière du pergélisol et la fassent fleurir dans un contexte différent et plus favorable ; que cette idée s’impose et se concrétise enfin. D’ici là, ceux qui ne voudront pas enterrer le projet indépendantiste ont davantage de questions à se poser sur les moyens mis en place pour le défendre : le Parti Québécois est-il le meilleur véhicule pour concrétiser ce projet ? Comment se fait-il que l’idée de scrutin proportionnel soit toujours évacuée du discours péquiste aux moments opportuns alors qu’on crie systématiquement à la division du vote souverainiste ? Un référendum donnant un mandat à un parti politique de négocier l’indépendance à la place du peuple québécois est-il la meilleure stratégie pour rallier la majorité des Québécois ? Comment peut-on travailler à rallier les groupes les plus majoritairement fédéralistes au projet indépendantiste ? A-t-on seulement songé à demander au peuple ce qu’il lui faudrait pour adhérer majoritairement au projet ? A-t-on seulement songé à permettre aux Québécois de définir eux-mêmes un pays du Québec qu’ils préfèreraient à la fédération canadienne actuelle ? Pour les indépendantistes les plus créatifs et persévérants, l’heure n’est pas venue de faire son deuil d’un projet tant que tout n’a pas été essayé. Il est surtout troublant de constater combien si peu de stratégies ont été envisagées et mises en branle depuis les 50 dernières années. Cela est symptomatique de notre appareil politique désespérément lent favorisant le statuquo dans la classe politique et le désenchantement d’un peuple face à l’inertie de sa nation. Le coeur d’une idée ne bat pas ni ne s’arrête, c’est le coeur des Hommes qui bat ou cesse de battre pour elle.

 

 

À propos Louis-Philippe Gélineau Busque

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