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De la responsabilité, du terrorisme…

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par Michel Lagacé

 

La question de savoir qui de l’Occident ou des pays musulmans est responsable du développement du terrorisme du groupe État islamique reste une question minée, même si cette responsabilité est depuis longtemps associée aux activités mercantiles de l’Occident avec ces pays déstabilisés : la Syrie, l’Irak et la Libye, entre autres.

 

Dans les différents médias, plusieurs articles ou commentaires d’analystes ont traité de ces sujets après les attentats à Paris, me permettant ainsi de mieux les comprendre et d’en partager l’esprit avec les lecteurs de La Rumeur du Loup. Comme on s’en doute un peu, cette responsabilité est depuis longtemps associée à l’approvisionnement en pétrole de l’Occident sans trop se soucier d’où il vient, à ses exportations d’armes, en plus de son laxisme et de sa pratique d’un capitalisme d’inégalité. Un capitalisme d’inégalité que pratiquent autant les monarchies et les responsables de plusieurs pays arabes (l’Arabie saoudite, entre autres), en plus de maintenir leur population dans un carcan religieux aux lois sévères, aux cruautés et aux inégalités étouffantes envers les femmes, comme s’ils vivaient au Moyen Âge. Il n’y a donc plus de surprise à cette violence, en partie engendrée par nos actions guerrières improvisées d’un passé pas si lointain, et à notre incompréhension du monde musulman. Dans la foulée de ces champs de bataille, de ces régimes totalitaires que le commerce du pétrole a maintenus et maintient encore, et à la suite des espoirs et déceptions des jeunes qui ont participé au « Printemps arabe », le groupe EI a répondu — dans cette dégradation des sociétés syrienne et irakienne — par une plus grande violence sur ces mêmes sociétés et les nôtres. Ce banditisme, sous le couvert d’une idéologie religieuse radicale, engendre des disciples prêts à tuer et à mourir pour une « absurde » croyance. Ce groupe contrôle maintenant de vastes territoires en Syrie, en Irak, et des ressources pétrolières qu’ils écoulent dans les autres pays de cette zone. Ce « califat », censé être un refuge pour « les frères et soeurs musulmans », est devenu un lieu de violence où règnent la peur et les règles pas très humaines ni très égalitaires de la charia. L’État islamique est devenu terriblement riche… c’est « une économie de prédation sanguinaire », comme le qualifie un chercheur irakien. Ce groupe impose une taxe usuraire aux 10 millions d’habitants sous son contrôle. Daech (autre nom de ce groupe) a aussi mis la main sur une dizaine de champs de pétrole. Sociétés-écrans, comptes extraterritoriaux et paradis fiscaux à l’image du capitalisme des grandes firmes du monde occidental, voilà le portrait économique, et non exagéré, de cette nébuleuse. Les hauts dirigeants de ce groupe ont repris la filière et les réseaux liés au parti Baas de l’entourage de Saddam Hussein (début des années 2000). Ils font sortir leur pétrole, la contrebande de céréales, le trafic d’antiquités, par la frontière turque, entre autres, où plusieurs des fonctionnaires sont corrompus. L’argent de ce trafic, des taxes et des kidnappings, même des donations (« des donateurs de l’Arabie saoudite et du Qatar ? ») leur ouvrent toutes grandes les barrières, peu importe le sang qu’ils ont sur les mains. Ils savent aussi qu’ils ne resteront pas très longtemps dans ce califat : les frappes s’intensifient… Mais ils auront l’argent qu’il faut pour mettre à l’abri leurs têtes pensantes et leurs proches, ce qui leur permettra de se projeter dans d’autres opérations terroristes. Grâce à la porosité des réseaux banquiers de la Turquie, du Liban, de Chypre et de la Malaisie, ils arrivent à blanchir cet argent. Ils réactivent des sociétés existantes, depuis longtemps inactives, qu’ils alimentent d’argent comptant, qui, elles, font sortir cet argent dans d’autres investissements dans la zone d’influence de Daech, syrienne ou kurde. Dans ce processus : « des avocats peu scrupuleux entrent alors en scène » et le tour est joué, comme le confirment plusieurs analystes. Ce n’est pas pour rien que les citoyens de ces pays en guerre soient si nombreux à fuir ces territoires, ces prédateurs sanguinaires, autant que cette conception radicale de l’islam. La crise migratoire est née de cette candeur idéaliste des djihadistes, malgré leur propagande trompeuse, à croire que la population de ces pays les suivrait dans cet enfer. Plusieurs de ces citoyens — « marchandises humaines », victime des passeurs des réseaux criminels qui exploitent leur détresse — et des familles entières ont préféré risquer de se noyer en Méditerranée pour rejoindre l’Europe : « ces pays des infidèles », comme les nomme le groupe EI. Ceux qui restent ne peuvent pas faire autrement ou encore, l’EI a fini par gagner leur soutien « par des arrangements liés à de possibles affaires commerciales… » « La crise migratoire est un rude coup pour le groupe EI », mais aussi pour tous les pays qui doivent gérer ce flux migratoire exceptionnel. Ces victimes de la guerre aux villes détruites frappent aux portes de l’Occident. Les pays de l’Europe et d’autres parties de l’Occident, dont le Canada, veulent bien les accueillir, mais, pour plusieurs, pas au détriment de leur intégration aux valeurs de la civilisation occidentale. Selon le rapport du Soufan Group et les propos de Patrick Skinner, ancien spécialiste du contreterrorisme à la CIA (Jean-Frédéric Légaré-Tremblay « Les migrants. L’échec du groupe État islamique », Le Devoir, 21 novembre 2015) : le groupe État islamique tentera d’empêcher les pays étrangers d’accueillir les réfugiés.

 

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« Ils veulent associer aussi étroitement que possible les réfugiés avec les terroristes », souligne Skinner. Pour les pays qui accueillent les réfugiés, « il y a des inquiétudes tout à fait légitimes en matière de sécurité », concède cet analyste dans l’article du Devoir, tout en rajoutant que « ce que fait le groupe EI, c’est prendre cette graine d’inquiétude fondée pour faire pousser un arbre d’hystérie ». Si on refuse maintenant de les accueillir, « c’est exactement ce que veulent les djihadistes ». Au Canada, ces réfugiés qu’on accueille et qu’on continuera d’accueillir dans les prochains mois ne représentent « que 12 % des immigrants reçus annuellement, et la moitié d’entre eux sont pris en charge par les communautés. Et les contrôles de sécurité, une responsabilité fédérale, n’ont jamais été aussi poussés sur le plan technique », comme le relève Robert Dutrisac dans l’article « Le problème de cette majorité francophone » (Le Devoir, 21 novembre 2015). À l’apogée de l’expansion du groupe EI, son « territoire était comparable à celui du Royaume-Uni ». Aujourd’hui, après les frappes massives, les pertes subies et l’exode des populations, son influence est en perte de vitesse malgré les diverses cellules terroristes que l’on suppose toujours actives à travers le monde, et ses messages sur le Web qui prolongent la terreur et alimentent la peur. En dépit des apparences, comme l’a déjà souligné le journal Globe and Mail, le groupe État islamique est une organisation détestée autant par la majorité des musulmans que les non-musulmans. On n’a donc plus qu’à souhaiter l’éradication de cette violence et l’arrestation des têtes dirigeantes de l’obscurantisme. Mais pour les Français et toutes les autres nationalités touchées par ce terrorisme, il n’est plus simplement question d’affaiblir cette organisation, mais de l’anéantir… L’intégrisme a gagné du terrain. « Qu’on ne se trompe pas, ce qui a lieu présentement n’est pas une guerre de civilisations, précise le journaliste et écrivain algérien Kamel Daoud, mais une guerre contre la civilisation. » L’intégriste interdit toute liberté et, surtout, l’apport de la modernité dans plusieurs pays musulmans. À une époque pas si lointaine, les citoyens de ces pays vivaient en harmonie dans une ruche de religions et d’ethnies. Et voilà que quelques années plus tard, les obédiences, les dogmes revendiqués ont fini par alimenter des rapports de force. Les relations fraternelles sont devenues assassines… Est-ce la faute aux Frères musulmans, au totalitarisme du président de la Syrie Bachar el-Assad, au renversement par les Américains de Saddam Hussein en Irak, aux cinq ou six ans de sècheresse en Syrie qui ont fait se déplacer les populations ? Est-ce la faute au mouvement populaire contre Mouammar Kadhafi en Libye, à ce Printemps arabe né en Tunisie, passant de l’espoir au désespoir total, aux revendications d’Israël ou de la Palestine, à la haine des Américains, aux valeurs sclérosées et archaïques de l’Islam, à Oussama ben Laden ou au banditisme international et à la corruption des hommes pour de l’argent ou encore à l’ensemble des interventions militaires ou commerciales (vente d’arme, pétrole) inappropriées de l’Occident ? C’est probablement toutes ces réponses qui ont fini par aboutir à ce terrorisme global de Daech et à ce « démon » : Abou Bakr al-Baghdadi, l’autorité suprême du groupe terroriste État islamique, d’idéologie salafiste djihadiste qui s’est luimême proclamé calife. Grâce à notre laxisme, à diverses rencontres dans les filières des prisons de l’Occident, et sous son étendard noir (« Tous les fascismes se ressemblent »), ce minuscule groupe terroriste qui a pris de l’expansion — maintenant riche et technologiquement actif sur le Web et armé jusqu’aux dents — a réussi à propager la terreur et la peur partout dans le monde… Mais, serions-nous tous responsables de ce désordre du monde ? « Comprendre que le monstre est en nous », l’Occident, ceci expliquant peut-être cela.

À propos Louis-Philippe Gélineau Busque

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