Accueil / Nos sens / La Vue / Concours littéraire Lire au Loup 2016
lireauloup

Concours littéraire Lire au Loup 2016

par iSabelle Moffet, coordonnatrice à l’animation de la Bibliothèque Françoise-Bédard

 

En 2012, l’évènement littéraire Lire au loup prenait forme à Rivière-du-Loup.

 

 

Regrouper et promouvoir les activités littéraires réalisées par la communauté louperivoise lors de la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur et initier la pratique du Passe-livre furent les premiers objectifs de ce programme. Puis, en 2013, on y ajouta la mise en place de quatre petites bibliothèques gratuites dans les parcs de la ville de Rivière-du-Loup, ainsi que la première édition d’un concours d’écriture s’inspirant des endroits où les petites bibliothèques furent installées. Le thème 2014 fut « Histoires de bibliothèques » et en 2015, « Un long fleuve tranquille ». En 2016, le thème du concours était « 2050 » et ce dernier en a inspiré plus d’un ! Un record de participation a été atteint ! Neuf textes dans la catégorie « Adolescent » et quinze textes dans la catégorie « Adulte » ont été reçus. Comme chaque année, un jury composé de cinq personnes a évalué les textes et une moyenne a été faite pour déterminer les gagnants.

 

« En 2016, le thème du concours était ‘‘2050’’ et ce dernier en a inspiré plus d’un ! »

 

Pour 2016, les trois gagnants « Adolescents » sont : Myriam St-Pierre, Corrine Viau et Léo Moffet. Chez les « Adultes » : Marie-Anne Rainville, Léane Soucy et Michel Lagacé ont été les heureux gagnants ! Vous pouvez acheter les recueils des textes du concours littéraire Lire au Loup (éditions 2013, 2014 et 2015) à la Bibliothèque Françoise-Bédard au prix de 5 $. Les textes 2016 seront publiés en 2017. Voici, pour vous mettre en haleine, les textes ayant obtenu la première position dans chacune des catégories. Au plaisir de vous voir participer en 2017 !

 

lireauloup

 

Les fenêtres

par Myriam St-Pierre

 

J’ai grandi dans un endroit où il y avait une immense maison. Une maison avec 2050 fenêtres. Je le sais : je les ai toutes comptées. Chaque été, je comptais les fenêtres. À chaque fenêtre, il y avait quelqu’un. Quelqu’un qui me souriait, qui m’envoyait la main.

 

Tout le monde me connaissait. Cer tains m’invitaient même à l’intérieur, pour m’offrir un jus de fruit par les jours les plus chauds. Comme je n’avais pas vraiment d’amis, je n’avais rien de mieux à faire. Donc je comptais. Cette maison me fascinait, c’était comme une grande famille qui n’a rien en commun avec les autres que le fait d’habiter le même endroit. Je me souviens que c’était, et c’est toujours, à mes yeux, l’un des plus beaux endroits où j’ai vécu. Il y avait une rivière au sous-sol et une forêt au grenier, il y avait aussi des fermes au troisième étage. Il y avait une école au deuxième étage et un terrain de jeu et aussi un dépanneur où j’allais m’acheter des bonbons parfois, toujours les mêmes : des sucettes en poudre deux couleurs.

 

« C’est fou comme on s’accroche à des petits détails; un bonbon, une maison, une vue… »

 

isabellemoffet01

 

C’était mes préférés. C’est, pour dire, le gout de mon enfance. Je n’ai jamais réussi à retrouver les mêmes sucettes ailleurs depuis, ce qui me chagrine encore à ce jour. C’est fou comme on s’accroche à des petits détails; un bonbon, une maison, une vue… Tous ces détails, parfois jugés insignifiants, sont malgré tousles éléments qui nous ont forgés en tant que personne. En tant qu’adulte responsable, en contrôle, rationnel. En y réfléchissant bien, je crois que je suis toujours restée un enfant. Je m’égare. Bref, la rivière au sous-sol, la forêt au grenier, les commerces, les fermes, l’école… C’était au rez-de-chaussée qu’habitaient les gens. Ce que j’aimais le plus de cette communauté vivant sous un même toit, c’était le fait qu’elle était petite. Tout le monde se connaissait. On se parlait, on nouait des liens, on créait des amitiés, on organisait des évènements, on se prêtait la pelle à neige pendant l’hiver, le sécateur pendant l’été, le sucre quand on cuisinait… L’entraide y était facile. C’est simple quand on est une communauté de 400 personnes pour 2050 fenêtres. Au fil des jours, des mois, des années, je grandissais. J’ai éventuellement arrêté de compter les fenêtres. Les gens commençaient à partir, la maison se vidait peu à peu. Ils allaient s’installer en ville. C’est plus simple pour l’épicerie, qu’ils disaient. C’est plus proche du travail, qu’ils disaient. Un jour, je me suis rendu compte qu’il ne restait plus personne dans la maison. On a dû la condamner. Je suis allée une dernière fois sur ce lieu où j’ai grandi. J’ai recompté toutes les fenêtres, comme je le faisais des années auparavant. Elles étaient toutes là, propres, sans une seule fissure. On l’a démolie le lendemain de ma visite. Tout un pan de vie effacé de la carte, comme si jamais il n’y avait eu l’immense maison possédant 2050 fenêtres, où on se prêtait pelles, sécateurs et sucre. Je me suis moi aussi installée en ville un jour. Je crois, par contre, que je ne m’y habituerai jamais. C’est trop grand, trop impersonnel pour moi. Il y a trop de fenêtres pour que je puisse les compter. Mais je n’ai jamais oublié d’où je viens. Cette maison était mon village. Le village était ma maison.

 

 

Tache de bonheur

par Marie-Anne Rainville

 

2050, Saint-Denis, Montréal. Malgré que je ne fasse jamais de détour, je préfère passer devant la façade de ce vieil immeuble à pied. En avance ou en retard, je ralentis le pas. Nuit ou jour, janvier ou juin, jadis ou maintenant, je lève les yeux. Ma mémoire se débobine.

 

Je cherche la fenêtre de la chambre. L’unique chambre de cet appartement prêté pour que je ressuscite. Une grotte pleine de lumière, de notes de jazz, de gazouillis des terrasses, de slogans de manifestations, de sons des roues libres, d’odeurs de croissants et d’effluves de café. Des murs blancs, un grand lit aux draps jaunes, une penderie pour mes nouvelles robes. J’y suis entrée en séparation de fait, les ovaires gelés, l’esprit grignoté, les ailes cassées, la peau déjà froide. Je n’avais pas trente ans. Au moment de lâcher les amarres, de rendre mon bungalow, j’ai eu peur d’accrocher le fond, de rester prise dans le quotidien. Alors, je t’ai appelé pour t’inviter, pour te mettre la table, pour t’amener à ma couche. Tu avais presque 40 ans, deux fils, une banlieue, une carrière, une femme et très envie de moi. Jamais je n’avais pleuré après l’amour. Jamais ton pénis n’avait trouvé sa bouche. Tu nous allumais des cigarettes pour dissiper l’immensité. Je versais du vin comme on monte la voile. On rendait grâce en proférant des voeux. Tu m’as sacrifiée. J’ai hurlé. J’ai eu trente ans. J’aimais passionnément ma fille, un homme, un job, mon condo. J’avais des idées, des opinions, de l’aplomb, de l’audace, des jarretelles. Moitié de rien et encore moins bobonne, j’étais l’amante, la muse, la complice. Tu disparaissais dans le brouillard de ma vingtaine.

 

isabellemoffet02

 

Du fait de l’improbable hasard de la maladie, ton coeur s’étant serré, tu te fis corne de brume. Ton naufrage m’éprouva. Effleurer ta joue fut rédempteur. Chacun à nos vies, nos ébats étaient des gourmandises, des récréations, des grandes marées, des taches de bonheur. J’avais déjà plus de quarante ans. Malmenée, épuisée, défaite, perdue dans ma vie, tu m’annonçais chercher une crèche pour quelques mois et seulement les jours de semaine. Je t’ai donné mon adresse en disant : viens rafraichir l’air pour ne pas que je meure. Je pleurais. Tu me faisais l’amour. Je te racontais mon désespoir. Tu te taisais. On faisait chambre à part. On ne se croisait jamais sous la douche. On partageait le vin, les brises de bec, et les journaux du matin. J’allais partir en exil le long de mon grand fleuve, vivre au large de ma vie d’alors, tout jeter par-dessus bord pour éviter de couler. Pourtant, j’ai voulu prendre le souvenir de ta peau avec moi. Tu m’as pénétrée jusqu’au coeur. Nous n’avons rien dit, ni même au revoir. Juste avant d’avoir cinquante ans, je t’ai écrit avoir patiemment enfanté un amour éternel. J’avais l’exubérance des rescapés et un peu de la folie des aventuriers. Tu t’es dérobé. Tu encaissais mal le coup. Surtout quand tu te soulais des poèmes d’amour calligraphiés, sur les murs de ta ville. Immanquablement, tu finissais par vomir ta vie dans une ruelle. Tu m’offrais ces confidences et des mots doux à chacun de mes anniversaires. Tout le temps tu regrettais. Puis, il y a quelques mois, tu as eu peur de la mort. Peur de mourir avant d’avoir été heureux. Tu as tiré sur ta laisse, tu t’es inventé une niche, tu m’as ramenée à toi. Champagne et feux d’artifice ! Tu t’es dégonflé. Obstinée, je me suis gardée de te détester. Car, la soixantaine m’attendant au détour des mois prochains, pouvoir t’allumer me protège du confort, te séduire éconduit l’ennui, te désirer éloigne la camarde, te caresser confond la solitude, te renifler chasse l’acrimonie, t’entendre jouir me ravive. Je ne fume plus après l’amour. Toi non plus d’ailleurs. Encore, je pleure. Je pleure parce que haletants, alanguis, gavés, impossibles et déchus, nous recyclons les promesses violées et les fiançailles avortées en taches de bonheur.

 

 

À propos Louis-Philippe Gélineau Busque

Voir aussi

sept23

La bibliothèque comme je l’aime

par Sylvie Michaud   Qui connaît Marcia Pilote sait que j’ai emprunté le titre de ...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *