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Chroniques de ceux qui restent : Les jours d’après [La mort]

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par Ève Simard, photo de Maxence Matteau

 

Au printemps dernier, ma jeune soeur est décédée d’un terrible accident. Si la Terre me semble avoir cessé sa course depuis, je sais pourtant que la vie continue. Qu’elle doit continuer. Écrire le deuil, le mien comme celui des autres, m’aide à garder la tête hors de l’eau et éviter la noyade dans mon propre chagrin. Parce qu’écrire permet d’apaiser les hurlements intérieurs.

 

« Mais après? Après ta mort, il y a quoi? Pour toi, je veux dire. Parce que pour moi, comme pour tous ceux qui restent, il y a, après ta mort, la brûlure de ton absence, la cicatrice du vide et l’angoisse de l’avenir sans toi. »

 

Je ne parle pas souvent de ta mort. Imprévisible fin qu’elle a été. Inattendu départ. Tragique, surtout. Tellement tragique. Parce que ta mort avait quelque chose de violent. Empreinte de sang qui coule, d’os qui se broient et de dents qui cassent. Forgée de terribles souffrances, de corps fracturés et de coeurs déchirés. Parée de hoquets de douleur au creux d’un lit et de hurlements ravalés dans un couloir d’hôpital. Sillonnée d’espoirs déçus, de prières inutiles et de rêves éteints. C’était tout ça, ta mort. Mais après? Après ta mort, il y a quoi? Pour toi, je veux dire. Parce que pour moi, comme pour tous ceux qui restent, il y a, après ta mort, la brûlure de ton absence, la cicatrice du vide et l’angoisse de l’avenir sans toi. Mais pour toi, il y a quoi? Parce qu’il y a quelque chose. Je le sais. Je le sens au plus profond de mes tripes et c’est ça qui me ramène chaque fois que je fais naufrage et que le souffle me manque. Je ne peux me résoudre à ce que ce soit la fin. Ta mort et après, c’est le mystère. Quelque chose qui dépasse mon statut d’humain. Tu l’as toi-même écrit de ton vivant. Quand j’assemble les morceaux du casse-tête, elle m’apparaît presque surnaturelle, ta mort. Et il me faut bien en parler, si je veux qu’on se souvienne. Si je veux que dans les mémoires, la prophétie reste. Si je veux qu’au-delà de ta mort, on se rappelle la grandeur que tu as, désormais. Permets-moi de raconter ta mort, ma soeur. Pour qu’on saisisse l’ampleur de la vie.

 
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Un peu plus d’un mois avant ton accident, tu t’étais aventurée dans la forêt pour voir luire les premiers rayons du soleil sur le tapis de neige blanc. Je n’y étais pas, mais tu l’as si bien raconté dans ton journal intime que j’arrive à imaginer la buée sortant de ta bouche, le bout de ton nez froid, ton corps grelottant dans ton manteau, la neige accumulée sur tes raquettes. La forêt teintée de bleu, ce bleu qui précède l’aurore hivernale. Puis, ta rencontre. Avec cet orignal et ce renard. À travers eux, nos décédés rassemblés pour te révéler ta destinée. « Il se passe quelque chose sur cette montagne aujourd’hui. Quelque chose qui dépasse mon statut d’homme. Quelque chose au-delà du présent. […] On me raconte mon destin, sans que je ne puisse le voir, mais je l’entends m’être raconté. Quelque chose de très grand s’en vient pour moi. Et aussi pénible puisse être cette étape, il me faut la traverser. Tout ira bien. Tout ira bien. Tout ira bien. Fais confiance. C’est ce qu’on me chuchote sur cette montagne aujourd’hui. » Ces mots, tu les as écrits ce matin-là. Dans ton journal. Et puisque le jour s’était levé, tu as remis tes raquettes et tu es repartie. Tu as quitté cette montagne pour ne plus jamais y revenir – à moins que tu y sois maintenant, à raconter à ton tour, à ceux qui s’y aventurent, leur destin. Dans les semaines qui ont suivi, tu t’es préparée, inconsciemment, pour cette fin précipitée. Au fond de ton âme, tu savais que le départ serait prématuré. Au fond de la mienne aussi, je l’ai senti. Quand je suis allée te chercher à ta dernière ville, quelques jours avant l’accident, que j’ai vu ton regard se poser sur ses rues et ses passants une ultime fois avant d’affirmer, la voix brisée, que tu ne reverrais jamais plus cet endroit, convaincue malgré mes protestations. Quand je t’ai serrée dans mes bras, la veille de ton accident, émue aux larmes de t’avoir près de moi, d’avoir la chance de t’aimer et d’être aimée par toi. Quand tu nous parlais de ce voyage à venir avec ta belle amie, ce voyage que vous aviez planifié quelques heures avant ton accident, votre accident, et que tu murmurais, le coeur inquiet, que quelque chose ne tournait pas rond, que tu avais l’impression que vous ne feriez jamais ce voyage. À ces souvenirs s’ajoutent ceux d’avant ta révélation dans la montagne. Quand, petite, tu refusais de vieillir, boudant les responsabilités pour faire de tes journées des immenses terrains de jeux. Quand je te regardais savourer l’instant présent, vivre chaque seconde, être là, complètement là, avec moi, avec les autres, toujours. Quand tu prenais un soin absolu et impeccable à préparer tes repas, comme si chaque fois, c’était le dernier. Quand tes départs te bouleversaient au point d’être désorientée, comme si chaque endroit que tu quittais ne serait jamais plus ta terre d’accueil. Je sais maintenant que toutes ces fois, tous ces moments, toutes ces réactions te préparaient, malgré toi, à nous quitter. Nous préparaient, malgré nous, à te laisser partir. À accepter que ton corps ne gagnerait pas le combat, que le sang avait trop coulé, que les os étaient trop broyés, que les souffrances devaient cesser. À croire qu’au-delà d’une enveloppe charnelle tangible que l’on peut embrasser, il y a ton âme immortelle et éternelle qui vivra toujours dans notre amour. À faire la paix avec ce moment déchirant où ton souffle a cessé, comme la flamme bleuie d’une chandelle qui se recroqueville sur elle-même jusqu’à l’extinction, laissant une volute de fumée s’élever vers le ciel. « Quelque chose de très grand s’en vient pour moi ». Ces mots, je les ai gravés sur mon coeur. Je les récite, quand la douleur me martèle l’âme, quand l’horreur de ton accident m’empêche de dormir. Pour me rappeler que ce qui me semble être une fin n’en est pas une pour toi. C’est le début de quelque chose de si grand que je ne peux le comprendre maintenant. Un jour, je saurai. Un jour, je te retrouverai.

 

Pour d’autres textes sur le blogue Ma soeur. | Les jours d’après : https://lesjoursapres.wordpress.com

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À propos Louis-Philippe Gélineau Busque

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Un commentaire

  1. Mon Dieu que je me retrouve dans ce que tu viens d’écrire. Après 19 ans, je commence à écrire quelques mots sur le départ de ma sœur Sonia. Des signes elle m’en a donné avant et après sa mort. C’est ce qui m’a aidée et continue s nous aider lirsqu’on s’ennuie et lorsque je revois l’événement inimaginable. Merci énormément de ton partage. Dès le lendemain, j’ai su que la vie régnera toujours sur la mort.

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