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Chroniques de ceux qui restent : La grande noirceur – la Rumeur du Loup
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Chroniques de ceux qui restent : La grande noirceur

evesimard

par Ève Simard

 

Au printemps dernier, ma jeune soeur est décédée d’un tragique accident. Si la Terre me semble avoir cessé sa course depuis, je sais pourtant que la vie continue. Qu’elle doit continuer. Écrire le deuil, le mien comme celui des autres, m’aide à garder la tête hors de l’eau et éviter la noyade dans mon propre chagrin. Parce qu’écrire permet d’apaiser les hurlements intérieurs. Je n’ai pas toujours le courage que j’aimerais avoir pour affronter ton absence. Il y a des matins où ton souvenir ne me suffit pas. Des jours où mon corps te réclame si fort que mes doigts s’engourdissent. Des nuits où mes rêves que tu habites ne sont pas assez. Et dans chaque aurore que je regarde poindre déferle le tsunami d’émotions.

 

« Ensemble, nous réinventons ton histoire et te donnons mille et un pouvoirs magiques ; pour eux, tu es désormais capable d’exaucer tous les voeux. »

 

Au-delà du vertige du manque et de la tristesse lancinante entre mes omoplates, il y a la colère, comme une terrifiante éruption volcanique. Je ne sais pas toujours la contrôler, cette colère qui gronde en moi, qui se tortille au creux de mon ventre depuis ta mort. Parfois, j’ai peur qu’elle m’envahisse et se transforme en haine sauvage. Quand le flot des pensées sombres me renverse, me submerge, je n’ai qu’une envie : crier et détruire. Fracasser des meubles, trouer des murs, hurler et cracher jusqu’à en vomir pour faire sortir une fois pour toutes cette foutue colère. Oui, ma soeur, il y a une telle violence qui se terre en moi. Parce qu’il est bien plus facile d’être en colère que d’apprendre à apprivoiser ton absence. D’accepter que ton visage ne se couvrira jamais de rides et que nos enfants ne grandiront pas ensemble. De permettre à la tristesse de devenir
ma compagne quotidienne, douce et amère. D’accueillir les jours d’après, sans toi. J’ai passé tant de nuits à me demander quoi faire avec cette hargne, comment calmer mes tempêtes. À me répéter qu’il me faut apprendre à faire la paix avec ton accident, tes blessures, ta mort, même si j’ignore comment. À tenter de pardonner à un fleuve meurtrier, celui-là même que nous avons tant aimé, soigné, défendu et à qui nous avons confié nos angoisses et nos joies. À calmer les cris à l’injustice et accepter ce cruel coup du destin. À faire taire les pensées qui me hurlent que tes souffrances étaient inutiles. Parce que je ne veux pas que le tragique de ta mort efface le grandiose de ta vie.

 

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Oui, ta mort a ouvert une grande brèche en moi. Comme un trou noir à l’échelle humaine. Un vide immense qui cherche, encore aujourd’hui, à prendre toute la place. Pourtant, si tu voyais, ma soeur, avec quelle rage je m’accroche au vivant, au beau, au doux. Avec quelle force j’affronte chaque nouveau jour sans toi dans mon armure de résilience. Avec quelle détermination je me pare pour reprendre ma vie là où je l’ai laissée quand ton coeur a cessé de battre. Avec quelle ardeur je combats la grande noirceur pour que jaillisse de ses fissures la lumière. Je fais la guerre à ma propre colère. Et je gagne parfois. Alors viennent les moments d’accalmie et la tempête qui sévit en moi s’estompe un peu. Elle fait place au silence. Celui qui me permet d’entendre toute la vie qui grouille autour de moi et à l’intérieur de moi, de l’avaler à grandes lampées pour oublier ce que la mort a volé. Il y a, parmi tous ces bruits qui bourdonnent, les rires de mes enfants comme de fulgurantes bouées de sauvetage. Ils tiennent au creux de leurs mains la promesse de jours plus doux. Quand leurs bras s’agrippent à mon cou, la douleur me semble alors moins vive, moins prenante. Ensemble, nous réinventons ton histoire et te donnons mille et un pouvoirs magiques ; pour eux, tu es désormais capable d’exaucer tous les voeux. Parfois, je ravive tendrement ta mémoire et je leur parle de toi petite, de toi plus grande, toujours avec le coeur plein d’amour. Je leur chante tes hymnes au vomi et ils lancent leur tête par-derrière pour que leurs rires montent te rejoindre jusqu’au ciel. Ton souvenir est ainsi intact dans ce moment d’hilarité et mon angoisse se tait. Il arrive que la colère se soit endormie si profondément au fond de mon abdomen après notre lutte que la grande euphorie peut prendre la place qui lui revient. Alors, les éclats de rire me montent à la tête et m’enivrent. Gorgée de cette ivresse heureuse, je me retrouve un peu. Et je le vois briller, celui qui me semble s’être caché depuis ta mort : l’espoir. L’espoir qu’un jour résonneront mes rires aussi vifs et légers que lorsque je les partageais avec toi.

 

Pour d’autres textes sur le blogue Ma soeur. | Les jours d’après : https://lesjoursapres.wordpress.com
Pour me permettre de partager votre propre expérience du deuil à travers mes mots, contactez-moi : zeve13@hotmail.com

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