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Chroniques de ceux qui restent : La dernière étreinte

evesimard

texte et photo par Ève Simard

 

Depuis ta mort ma soeur, il y a ce vide que je tente d’emplir. Constamment. J’y fourre pêlemêle de quoi m’occuper, les mains comme l’esprit. Je cherche à m’étourdir de vivant et de doux, je gorge mes jours de rires et de tendresse, je bourre mes nuits de projets et de lectures. Jusqu’à ce que je m’endorme, épuisée. Inévitablement vient un moment où tout se calme, où il n’y a plus de listes, de tâches, d’actions, d’humains. Où je me retrouve seule avec ce vide. Et c’est là que je constate l’immensité du manque, l’ampleur du chagrin, l’infini de la perte. À trop vouloir charger la fissure, je ne fais que l’agrandir, l’effriter davantage. Le vide semble alors être encore plus dépouillé.

 

 

Chaque fois que je m’entends pleurer, je me demande comment j’y arrive, comment c’est possible d’être capable de vivre, de sourire, d’être heureuse, sans que tu y sois. Chaque fois que ça brûle par en dedans, je cherche à comprendre d’où me vient cette résilience, cette capacité à gérer le quotidien malgré la douleur vive. Chaque fois que frappe l’angoisse de l’avenir sans toi, cette peur des années futures qui s’accumuleront jusqu’à ce qu’un jour, j’aie vécu plus longtemps en ton absence qu’avec toi dans ma vie, je me demande comment je parviens à laisser la lumière guider mes pas. Chaque fois, la réponse, c’est toi. Toi et nos souvenirs. De tous ceux que nous avons construits, celui auquel je m’accroche le plus souvent, c’est le dernier de toi avant ton accident. Ce moment désormais si précieux parce qu’il tient en lui seul toute l’immensité de la vie que nous avons partagée. Toute la profondeur et la force du lien qui nous a unies, juste là, dans ce souvenir roulé en boule contre mon coeur. Ce jour-là, je suis allée te rejoindre à la maison de notre enfance. Tu t’y étais réfugiée, parce que le vent soufflait fort dans ta tête. C’était une période de tempête, un moment où la vie te malmenait à grands coups de poing sur la gueule, comme tu disais. Notre mère t’y a accueillie et notre soeur y était aussi. Nous étions tes bouées aux bras tendus pour te prendre et t’apaiser.

 

« Les filles, vous êtes comme ces crayons. Seules, vous pouvez être brisées. Votre force se trouve dans votre unisson, au creux de ce lien qui vous unit, les trois soeurs. »

Ce jour-là, j’ai voulu que tu saches à quel point je t’aimais. Et comme je ne trouvais aucun mot qui aurait pu l’exprimer dans toute son ampleur, je t’ai fabriqué un cadeau. Anodin, qui tenait au creux de la main, mais qui trouvait écho dans un souvenir d’enfance. Te rappelles-tu cette fois où, petites, papa nous avait rassemblées toutes les trois, les trois soeurs, autour de la table ? Il avait donné à chacune d’entre nous un crayon de plomb, en nous demandant de le briser en deux. Nos petites mains s’étaient attelées à la tâche et, une à une, nous avions cassé le bout de bois. Puis, il nous avait remis un petit paquet formé de trois crayons, en nous sommant de répéter l’exercice. Malgré nos efforts, aucune d’entre nous n’était parvenue à briser les crayons. « Les filles, vous êtes comme ces crayons. Seules, vous pouvez être brisées. Votre force se trouve dans votre unisson, au creux de ce lien qui vous unit, les trois soeurs » qu’il nous a dit. Ce jour où je suis allée te retrouver dans la maison de notre enfance pour calmer tes tempêtes d’adulte, j’avais avec moi trois paquets constitués de trois crayons. Colorés, enrubannés, j’y avais même inscrit : « une chance qu’on s’a ». Je t’ai offert le premier paquet, j’ai donné le second à notre soeur, puis j’ai conservé le troisième. Et nous nous sommes enlacées. Tellement fort. Je me rappelle encore l’odeur de tes cheveux qui me chatouillaient le nez, la douce pression de la main de notre soeur dans mon dos, le contact de vos corps que j’ai mille fois entrelacés. Je me souviens des larmes qui ont coulé sur nos visages émus, petites perles contenant à la fois la tristesse des durs moments que tu traversais et la joie inouïe d’être aux côtés l’une de l’autre. Les trois soeurs, ensemble, à la vie, à la mort. C’est la dernière étreinte que nous avons échangée. Le lendemain, une glace meurtrière s’abattait sur ton corps pour le fracasser. La vie reprenait l’une des personnes que j’ai le plus aimées dans mon existence. Aujourd’hui, quand je me retrouve seule avec le vide, je ferme mes yeux et je laisse défiler sous mes paupières closes ce souvenir précieux, cet ultime privilège qui m’a été accordé la veille de ton accident : t’étreindre une dernière fois avec toute la force de mon amour. Je réalise alors que si l’angoisse de l’avenir sans toi est poignante, la perspective de ne jamais t’avoir connue aurait été encore plus terrifiante. Je sais que c’est en m’accrochant à cette chance que j’ai eue de t’avoir aimée pendant toutes ces années qu’il m’est possible de vivre désormais sans toi. C’est un honneur de t’avoir eue dans ma vie, ma soeur.

 

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Au printemps dernier, ma jeune soeur est décédée d’un tragique accident. Si la Terre me semble avoir cessé sa course depuis, je sais pourtant que la vie continue. Qu’elle doit continuer. Écrire le deuil, le mien comme celui des autres, m’aide à garder la tête hors de l’eau et éviter la noyade dans mon propre chagrin. Parce qu’écrire permet d’apaiser les hurlements intérieurs.

 

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À propos Louis-Philippe Gélineau Busque

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