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Architecture et territoire 2/3 : Le territoire construit

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par Fabien Nadeau, photos de Nicolas Gagnon

 

Nous réalisons maintenant à quel point notre environnement est une création collective. L’architecte a une responsabilité relativement récente dans cette création. En région, les constructions ont traditionnellement été gérées directement par leurs utilisateurs, en fonction des savoir-faire échangés, selon des méthodes éprouvées et efficaces. L’époque moderne récente a été une période de révolution générale à cet égard, d’abord par l’introduction de méthodes de construction « internationales », comme l’acier en structure, ensuite par d’innombrables améliorations techniques : pensons au verre qui nous a permis de passer du carreau translucide de 12 po x 12 po aux pans de murs entiers qu’on arrive à faire aujourd’hui, aux nouvelles techniques d’assemblage du bois qui nous permettent de décupler les portées, et ce, avec des structures de plus en plus légères.

 

Ces changements rapides ont été laissés aux mains des constructeurs artisans, puisque ce sont eux qui, essentiellement, construisent encore les villes et villages. Ils ont vite compris les bienfaits de ces améliorations. Les nouveaux matériaux arrivaient des États-Unis et du Canada (ils arrivent maintenant de partout dans le monde) et étaient offerts à prix avantageux chez le fournisseur local. Les nouvelles techniques permettaient de créer de nouvelles formes et les faibles couts de l’énergie minimisaient l’importance d’en considérer l’efficacité énergétique. Des « modèles » de bâtiments importés, provenant d’ailleurs toujours de régions beaucoup plus favorisées par leur climat, ont fait leur apparition. La conséquence de ceci a été la disparition progressive des liens de parenté entre les diverses constructions et autres interventions, qui faisaient de notre paysage construit un tout harmonieux. Cet enthousiasme envers tout ce qui est nouveau a eu comme autre conséquence de faire mettre au rancart tout ce qui était ou aurait pu être encore approprié. L’effet de nouveauté et l’apparence d’économie de moyens ont fait oublier certaines méthodes mieux adaptées.

 

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La maison régionale, autrefois compacte, presque cubique pour des raisons d’économie immédiate de bois de chauffage, fort répandue au Bas-Saint-Laurent, a été remplacée par le bungalow, étiré sur un seul étage. La plupart des autres « modèles » de maisons construites actuellement ont des noms aux références exotiques. On encourage la nouveauté individuelle, l’originalité au détriment d’une vision d’ensemble de nos villes et villages. La maison, aujourd’hui comme autrefois, est une façon d’exprimer sa position sociale. À cette fin, l’effet spectaculaire souvent recherché est directement influencé par ce qui aura été vu en voyage ou dans les médias. Les matériaux d’imitation, particulièrement la fausse pierre, servent à recréer des images qui viennent d’autres lieux ou époques où la pierre était le matériau de construction de base. Sauf la satisfaction de son propriétaire, cette façade de pierre reconstituée à partir de béton coloré n’apporte rien d’heureux à la perception harmonieuse d’une rue, d’un quartier, d’une ville. La tentation est forte actuellement, aussi, de construire des bâtiments d’inspiration moderne à la volumétrie complexe qui semble autoriser toutes les formes qui, pris individuellement, peuvent être fort agréables, mais qui sont souvent mal adaptés et déconnectés de leur contexte. Les matériaux régionaux ont été délaissés. Les toitures de tôle ou de bardeaux de bois ont été remplacées il y a 50 ans par les bardeaux en asphalte. L’usage de l’asphalte aurait pu s’étendre des toitures aux murs, mais, curieusement, on a arrêté à temps de poser le « papier brique » (en asphalte) pour des raisons esthétiques, par règlementation. Pourquoi aimet- on à ce point le bardeau d’asphalte, qui n’a pas de caractère propre, est polluant, non durable et donc cher à l’usage ? Il faut en disposer et le remplacer tous les 20 ans.

 

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Et il apparait maintenant des centaines de matériaux nouveaux chaque année, dans une infinité de couleurs, qui demandent d’apprendre de nouvelles techniques d’assemblage et dévoilent leurs contraintes avec le temps. Le critère principal reste le plus bas prix à la caisse. Les outils de marketing appuyant ces produits vendent des paradis sans entretien, du plastique à l’apparence de bois, du bois à l’apparence de plastique, de la tôle à l’apparence de pierre et du béton à l’apparence de bois.

 

« Est-il possible de construire aujourd’hui des bâtiments qui s’harmonisent avec le territoire tout en mettant à profit les nouvelles méthodes de construction avantageuses ? »

 

Est-il possible de construire aujourd’hui des bâtiments qui s’harmonisent avec le territoire tout en mettant à profit les nouvelles méthodes de construction avantageuses ? La réponse est obligatoirement oui, puisqu’il n’est plus question de revenir en arrière. Les méthodes de construction contemporaines amènent des avantages d’économie, de confort et de qualité de vie indéniables. Les nouvelles technologies nous permettent de construire des bâtiments qui ne consomment presque plus d’énergie, même sous nos latitudes. Mais il reste beaucoup de chemin à faire puisque l’industrie du bâtiment reste encore extrêmement énergivore, consomme encore 40 % de toute l’énergie utilisée sur la planète : construction, chauffage, climatisation, gaspillage, recyclage, etc., et doit donc continuer à évoluer de toute urgence afin d’améliorer sa piètre performance. Mais notre paysage a ce caractère unique que nous voulons préserver. Il va évoluer et doit le faire. Il change d’ailleurs rapidement. La réponse à cette situation n’est vraiment pas simple. Il faut trouver la meilleure façon de faire, apprendre des erreurs, analyser la situation. Quelle attitude adopter ? Quelle forme est la plus appropriée et à quel endroit ? Quels matériaux devrions-nous utiliser ? Comment canaliser l’énergie investie dans la construction dans une direction commune qui contribue à enrichir notre patrimoine plutôt qu’à le diluer ? Comment évaluer la durabilité, le cycle de vie ? Les critères esthétiques ont-ils une quelconque importance ? Si oui, laquelle ? Préserver le patrimoine, bien sûr, mais puisque la superficie construite de Rivière-du-Loup a quintuplé au cours des 50 dernières années seulement, ne faut-il pas se préoccuper aussi de toutes ces nouvelles constructions, de ces nouveaux quartiers qui apparaissent ? Ma déformation professionnelle me pousse à recommander d’impliquer davantage les architectes… mais les urbanistes, en amont du processus, doivent s’impliquer tout autant, ainsi que tous les professionnels de la construction. Mais est-ce que ces spécialistes se sentent suffisamment concernés par cet état de fait ? Sont-ils formés dans ce sens ?

 

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À propos Louis-Philippe Gélineau Busque

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