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À coeur (déc)ouvert

Entrevue avec Sylvain Dionne par l’équipe de la Rumeur, photos de Jean-François Lajoie

 

Il n’est pas seul de son camp. Les poètes et poétesses sont nombreux, mais se font encore discrets en région sauf à l’occasion des quelques trop rares évènements consacrés à ce genre littéraire parfois regardé de haut.

 

 

Rédacteur connu mais auteur méconnu, Sylvain Dionne a décidé de plonger. Il lance, le 22 juin, son premier recueil de poésies. Et le « s » est volontaire à « poésies ». Un premier livre, c’est comme un premier enfant. On ne sait pas encore s’il sera unique ou le point de départ d’une grande famille. Mais l’important, c’est de célébrer son arrivée et c’est bien ce que compte faire Sylvain Dionne le 22 juin à l’Auberge de la Pointe de Rivière-du-Loup en y conviant les personnes qui le connaissent et qui ont le goût de découvrir une autre facette de son univers. « Lancer un livre, surtout en poésie, c’est un grand défi pour un auteur. C’est une sortie de placard, une mise à nu, un étalage de sa propre sensibilité. C’est ouvrir une porte sur soi sans savoir si les gens aimeront ce qu’ils y trouveront, ce qu’ils y verront. C’est afficher et assumer sa vulnérabilité. » Son recueil s’intitule À coeur ouvert et ce n’est pas pour rien. Il s’y ouvre sans pudeur en dévoilant ses côtés sombres, ses moments plus heureux, ses questionnements, ses fantasmes, sa fascination pour la nuit, son amour de la mer, ses inclinations romantiques. 100 pages imprimées et une version audio en complément. La gestation aura duré 34 ans depuis qu’il a reçu le prix littéraire Philippe-Aubert-de-Gaspé en poésie en 1992. Une gestation marquée par la joie, la fébrilité, les doutes, l’intensité, les craintes, la confiance, l’incertitude, les remises en question, les interrogations quant à l’avenir du nouveau-né… L’accouchement est donc prévu le 22 juin, de 17 h à 19 h, jour de l’anniversaire de l’auteur qui souhaite à la fois s’offrir un cadeau et en faire un à ses amis et connaissances. Ce jeune père littéraire sera alors entouré de quelques complices de ce projet qu’il décrit luimême comme un peu fou : Marie-Amélie Dubé, Marc Larouche, Constance Céline Brousseau, Alex Ann Villeneuve Simard, Rodrigue Laplante, Serge Gagnon, David Falardeau, Louis-Philippe Gélineau-Busque, Richard Lévesque, Gilles Gaudreau et plusieurs autres. Il conclut avec humour : « C’est là que je verrai combien j’ai d’amis ! » L’évènement sera convivial et festif, simple mais animé. C’est un rendez-vous pour ceux qui le connaissent et ceux qui veulent mieux le connaitre sous un autre jour. Et voici notre entrevue avec ce verbomoteur sympathique!

 

 

acoeurdecouvert

 

Busque : Peux-tu nous parler de ton cheminement professionnel ?
Sylvain Dionne : Je suis dans le domaine des communications depuis bientôt 39 ans. J’ai commencé à travailler à la radio et à la télévision comme animateur, recherchiste, journaliste. J’ai fait ce travail pendant 8 ans ici dans les stations de Rivière-du-Loup et de La Pocatière, même un peu à Saint-Pamphile. J’avais 17 ans quand j’ai commencé, à temps partiel. J’en ai fait ma carrière à l’âge de 19 ans. J’ai quitté en 1984 et je suis rentré travailler au cégep de Rivière-du-Loup, pour terminer responsable des communications et de l’information scolaire et professionnelle externe 15 ans plus tard. Puis, à l’âge de 39 ans, j’ai décidé que c’était maintenant ou jamais. Si je ne posais pas le geste, je ne le ferais jamais. Alors, j’ai décidé de laisser le boulot avec tout ce que ça implique : fonds de pension, avantages sociaux et tout le reste, et je me suis lancé travailleur autonome, donc conseiller en communication, relations publiques, relation média et tout ce qui entoure la communication, c’est-à-dire rédaction, animation d’évènement, révision, conseils stratégiques, planification stratégique et tout le reste. Ça fait bientôt 17 ans. Alors, voilà mon profil professionnel. C’est ainsi que, finalement, je me suis lancé, par hasard, dans le domaine des communications. C’est un pur hasard, car mon intention était d’étudier en psychologie, mais j’ai changé d’idée à la dernière minute.

 

B. : Avais-tu déjà cette voix à 18 ans ?
S.D. : À 18 ans, j’avais déjà une voix grave, mais pas aussi mature. Évidemment, rendu à 55-56 ans, la voix s’est placée ; c’est une voix qui s’est établie au fil du temps, des expériences. Non, je n’avais pas du tout la même voix. J’avais une voix plus feutrée peut-être à l’époque, je réutiliserais le terme « moins mature », tout simplement. Par contre, c’est ce qui a attiré l’attention. C’est pour cette raison que je suis rentré à la radio d’ailleurs. On m’a dit qu’il y avait là un potentiel de voix très intéressant et que ce n’était pas fréquent qu’on entende ça. Alors j’ai essayé, j’y ai pris gout, effectivement. Si j’avais à comparer ma voix à 17-18 ans et celle de maintenant, je préfère celle de maintenant. Elle illustre ce par quoi je suis passé. C’est la somme de mon vécu, ma voix.

 

B. : Peux-tu nous parler de l’évolution de ta vie morale ? Comment étais-tu quand tu avais 17 ans ? Comment pensais-tu ? Quels étaient tes buts dans la vie jusqu’à maintenant ?
S.D. : J’avoue que c’est une question que je ne me suis jamais vraiment posée. J’ai toujours été quelqu’un de préoccupé. Je ne le cacherai pas, j’ai un caractère plutôt anxieux. J’ai toujours été quelqu’un qui s’est interrogé face à ce qui allait survenir, ce qui allait arriver, ce que je devais faire, ce que je ne devais pas faire, comment le faire, pourquoi le faire. Des questions existentielles habituelles ! Je n’ai jamais vraiment manifesté ce que je pensais. J’ai toujours eu une vie plutôt intérieure. C’est drôle à dire parce que j’ai un tempérament verbomoteur. Les gens me voient comme très extraverti. Il faut faire la nuance entre l’image publique, l’image professionnelle, et l’image personnelle. Oui, j’aime parler, j’aime discuter, mais je n’aime pas discuter et parler pour ne rien dire. Donc, j’étais quelqu’un qui gardait beaucoup de choses en dedans. Les réflexions que je me faisais restaient pour moi. Je n’ai jamais osé toujours dire ce que j’avais à dire. J’ai changé avec le temps, mais, ce que j’avais à dire à l’époque, je le gardais pour moi. Ça a duré nombre d’années. Il a fallu à un moment donné que je prenne le temps de m’écouter réfléchir, d’écouter la voix intérieure qui me parlait. Elle me disait : « Écoute, il va falloir que tu trouves une façon d’exprimer ce que tu es intérieurement en n’ayant pas peur de le faire. » C’était une de mes grandes craintes, d’être jugé par rapport à ce que je pensais, par rapport à mes opinions. Je suis quelqu’un d’extrêmement sensible. Il y a beaucoup de gens qui s’imaginent que je suis un bulldozer parce que je fonce ! Oui, je fonce, c’est vrai. Mais ce que les gens ne savent peut-être pas, c’est ce que cela m’a demandé comme dose de travail sur moi que de me placer, de me positionner.

 

B. : Le bulldozer est un véhicule métallique, fort, solide, mais, à l’intérieur, il y a un humain. Est-ce ce que tu veux dire ?
S.D. : C’est ça. On aime connaitre qui l’on veut bien connaitre et ce que l’on veut bien connaitre. Il y a des gens qui vont s’attarder à l’enveloppe du bulldozer, à sa force, à sa façon de niveler le terrain, à sa façon, finalement, d’être presque à l’avant-scène quand on construit. Mais les gens n’ont pas tendance à aller voir de quoi est faite la mécanique intérieure. Alors, je gardais tout cela en dedans et, ma façon de l’exprimer, c’était en l’écrivant. C’est ce qui me permettait parfois de ne pas exploser, ou de ne pas imploser. C’est ce qui m’a permis de sortir les émotions, de leur donner une forme, de leur donner des images, de pouvoir les visualiser, les traiter, les modifier. Quand tu mets ce que tu ressens sur papier, tu peux te permettre ensuite de le relire, de l’interpréter, de voir ce qu’il y a derrière. C’est un exercice. C’est une façon pour ton âme de s’exprimer. J’irai même jusqu’à dire que c’est une thérapie en quelque sorte. J’ai toujours écrit. J’écris depuis aussi loin que je me souvienne. L’expression a toujours été importante pour moi. Donc, d’amener à sortir ce qui dort et ce qui est enfoui très creux parfois en moi. Ce fut essentiel pour moi, de sorte que j’ai toujours écrit. Sur tout, pas sur n’importe quoi, mais sur tout. Sur ce que j’éprouvais, sur mes sentiments, sur mes craintes, mes peurs, mes doutes, mes ambitions. Je les exprimais de différentes manières. Mon ex-épouse, ma première conjointe, c’est ce qui a fait qu’on a appris à se connaitre. On s’écrivait. On a longtemps eu une relation épistolaire. On s’écrivait de superbes choses. C’est là que j’ai découvert « le pouvoir des mots », mais pas dans le sens négatif. Le pouvoir d’évocation, la beauté, tout ce qu’on peut faire avec les mots. Je pense souvent à de l’argile. Tu as un amas qui demande à sortir. Tu le places sur la table, tu le regardes, tu commences à le travailler tranquillement, tu lui donnes une forme. Tu enlèves ce qui ne convient pas, mais tu approfondis des choses, tu trouves des nuances, tu trouves des subtilités, tu amènes ta nuance, tu amènes ton jugement et tu finis par en tirer une oeuvre. Évidemment, une oeuvre, c’est relatif, parce que cela dépend du jugement des gens, de ce que les gens apprécient. Pour moi, l’écriture, c’est un peu ça : de prendre quelque chose de brut, pour ne pas dire brutal. Pour moi, c’est un exercice brutal. Quand j’éprouve le besoin d’écrire, c’est là, maintenant.

 

« Ce que les gens vont découvrir, c’est qu’en arrière de l’image professionnelle, il y a quelqu’un d’autre qui aime approfondir sur soi-même, il y a quelqu’un de très sensible. »

 

B. : Pourquoi as-tu choisi la poésie et pas une autre forme littéraire ?
S. D. : Je fais d’autres sortes de textes aussi. Pourquoi la poésie ? Parce que j’aime la force évocatrice de la poésie. Pour moi, les mots ne sont pas juste des outils. Ce ne sont pas des amas de lettres que l’on place l’une derrière l’autre au hasard. C’est réfléchi. Ce que j’aime des mots, c’est qu’on peut s’en servir pour créer des images très fortes. Réussir à faire voir des mots à quelqu’un, c’est ce qui me fascine. D’arriver à trouver la nuance qui va faire que la personne va s’imaginer une ambiance, un moment, un lieu, selon ce qu’elle perçoit. On ne peut pas arriver de manière prétentieuse et dire : « Voici l’image que je vous livre et vous ne pouvez pas penser autre chose. » C’est ce que je trouve plaisant de la poésie : chaque personne a sa capacité d’interprétation. On peut jouer avec cela. Parmi les personnes qui vont prendre le temps de lire, il n’y en a pas deux qui vont voir la même chose, alors imagine la richesse qu’il y a là-dedans. À partir d’un même texte, d’une même phrase, on va arriver à générer une foule d’images, à ouvrir une foule d’univers, il n’y a pas de limites. C’est ce qui explique que les mots m’ont toujours attiré. Quand on arrive à jouer avec les mots — et j’aime jouer avec les mots —, à leur donner une couleur, à leur donner une substance, à leur donner une texture, c’est la joie. Peu importe ce que tu écris et ce que tu livres, l’important c’est que tu te livres toi. Le plaisir est d’arriver à donner une texture que les gens vont interpréter à leur façon.

 

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B. : Écrire un livre, c’est une façon de montrer une nouvelle facette qu’on ne montre pas en général dans sa vie. Qu’est-ce qu’on peut découvrir sur Sylvain Dionne dans son nouveau recueil ?
S.D. : Ce que les gens vont découvrir, c’est ce qui a marqué ma vie à différentes époques, de différentes manières. Au fil des années, il y a des gens qui ont lu mes textes. Il y a des textes qui ont été primés en 1992, que j’ai retravaillés et qui apparaissent dans le recueil. Ce que les gens vont découvrir, c’est qu’en arrière de l’image professionnelle, il y a quelqu’un d’autre qui aime approfondir sur soi-même, il y a quelqu’un de très sensible. Les gens vont trouver ce qui me touche.

 

B. : Qu’est-ce qui te touche ?
S.D. : Je suis quelqu’un de très romantique — c’est peut-être bizarre de dire ça —, mais dans le sens large, pas seulement dans les relations amoureuses. Je m’émerveille de voir les mésanges arriver le matin à côté de ma fenêtre de bureau et se battre autour de la mangeoire. On arrive presque à la pleine lune. Je m’installe et je peux regarder la lune pendant des heures ! Je suis quelqu’un de fondamentalement romantique. Les gens vont découvrir mes bons côtés, mes moins bons côtés, mes moins bons moments, mes bons moments aussi. Ils vont découvrir certains fantasmes, ils vont peut-être être surpris par certaines audaces. Ils vont y découvrir quelqu’un qui aime aimer, mais qui s’est toujours posé beaucoup de questions par rapport à la façon de le faire. Et je parle d’aimer au sens large. Ils vont découvrir des doutes. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien que j’ai eu besoin de 34 ans pour prendre la décision de le publier.

 

« Ils vont découvrir des doutes. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien que j’ai eu besoin de 34 ans pour prendre la décision de le publier. »

 

B. : Pourquoi as-tu pris la décision de le faire ? S. D. : Un peu comme quand j’ai décidé de changer de carrière, je me suis dit que si je ne le faisais pas maintenant, je ne le ferais jamais. Je ne le ferais pas et je ne veux pas regretter. Il y a tellement de choses qui dorment dans mes tiroirs que je me suis rendu compte que j’en ai déjà un deuxième en route. J’ai un recueil de nouvelles. J’ai déjà des textes d’écrits et j’en écris d’autres. Ce que j’ai redécouvert aussi à partir du moment où j’ai décidé de lancer ce recueil, c’est qu’il y a beaucoup de gens qui aimaient ce que je fais et ce que j’écris. C’est extrêmement rassurant pour un auteur. J’ai lancé quelques messages sur Facebook, juste pour tester. S’ils n’avaient pas suscité de réactions, peut-être que je n’aurais pas lancé le recueil. Ils ont suscité des réactions et j’ai été conforté dans le fait que je devais me lancer là, maintenant.

 

B. : Tu as repris de vieux textes que tu as écrits un peu toute ta vie. Ça doit être émouvant de relire ce qu’on a écrit. Après plusieurs années, y a-t-il quelque chose aussi d’essentiel dans la relecture ?
S.D. : Oui, il y a quelque chose d’essentiel, de fondamental. Tu revois ton cheminement. Tu repasses par où tu es passé. Ce ne sont pas uniquement d’anciens textes, il y en a que je n’ai pas conservés. Je les ai relus pour savoir si je les conservais ou pas. Il y a des textes, effectivement, qui sont très émouvants parce qu’ils me ramènent à une époque, à des évènements, à des personnes. Donc, ils éveillent des souvenirs, et ce n’est pas malsain. Ils te font repasser par où tu es passé et ils te permettent aussi de regarder là où tu es rendu et ce vers quoi tu te diriges. Alors, ce n’est pas un exercice d’apitoiement, de complaisance, au contraire. Je pense que ce n’est pas mauvais de regarder, de prendre le temps de regarder qui on était, là où on a manqué, là où on a fait de bons coups, là où on a progressé, là où on n’a pas progressé. De le voir exprimé ainsi permet d’envisager l’avenir sous une autre forme, de comprendre pourquoi il y a des choses qui te travaillent toujours aujourd’hui alors qu’elles te travaillaient aussi dans le temps. Ça veut dire que tu as peut-être encore du travail à faire. On ne peut pas prétendre qu’on est arrivé à la fin et qu’on a réglé tous ses problèmes ! [rires] Non, ce n’est pas vrai, mais ça me ramène à ces aspects que j’aurais peut-être oublié de travailler, que j’ai peut-être omis. Auxquels il faudrait que me m’attarde. À la limite, je dirais que c’est un exercice d’humilité. Ce que je vais mettre sur la table, c’est le résultat d’un travail d’humilité. Je mets mes tripes sur la table, en espérant que les gens vont aimer ce qu’ils vont y trouver. Je les mets là sans pudeur. Ça s’appelle À coeur ouvert, ce n’est pas pour rien. C’est vraiment ça. J’ouvre les portes et entrez chez nous. Venez voir en dedans, venez voir ce que ce gars est en dedans de lui. Au-delà de ce que l’on voit ou de ce que l’on entend sur le plan professionnel, venez fouiller dans ses tripes. Prenez le risque de venir découvrir quelque chose de nouveau, de différent. Peut-être, je l’espère, d’inspirant ou de rassurant pour des gens, sans prétention.

 

B. : On vieillit tous et, souvent, on met ses rêves de côté parce qu’on a besoin de sécurité, parce que la vie passe et on oublie. Qu’est-ce que tu penses du fait de vieillir et de ne pas aller vers ses rêves ?
S.D. : Je trouve ça dommage parce que, par exemple, pour le recueil, si je m’étais décidé avant, peut-être que je serais rendu ailleurs dans ce cheminement. Tu me posais la question tout à l’heure à savoir ce qui m’a motivé et je crois que c’est surtout l’idée de réaliser un rêve. J’ai annoncé à quelqu’un que j’allais publier bientôt, qu’il allait recevoir une invitation et il m’a écrit aujourd’hui : « Enfin ! » C’est quelqu’un qui avait vu mes tout premiers textes et qui m’avait dit à l’époque qu’il fallait que je publie, alors que je ne trouvais pas ces textes matures. Ce qui est dommage, je pense, quand on prend de l’âge ou quand on prend de la maturité — j’aime mieux ça que vieillir —, c’est qu’on s’installe parfois, pas tout le monde, dans une zone de confort. On essaie d’éviter le risque, on essaie de se ménager, on ne veut pas que les gens nous jugent. Dans le fond, on trouve son petit confort, sans être péjoratif, et on se considère bien et on s’arrête là. Et c’est de cette façon, je pense, qu’on finit par s’engourdir, par éteindre ses passions, par éteindre ses envies de bouger, par éteindre ses rêves finalement. J’ai toujours voulu publier, j’ai toujours voulu que les gens me lisent. Quand j’animais des émissions à Radio-Canada la nuit, mes textes étaient écrits, mais ils n’étaient pas livrés comme s’ils étaient écrits, ce qui suscitait des réactions géniales. J’ai adoré le fait de voir que je pouvais toucher les gens. Le rêve était toujours là, toujours présent. Maintenant, je suis rendu à 56 ans. Je ne suis pas ce que j’appelle vieux, mais plus mature, j’espère. Si je ne l’avais pas fait maintenant, j’aurais eu l’impression de m’étouffer moi-même. C’est comme si j’avais fermé une porte à double tour en mettant le cadenas, en jetant la clé et en me disant : « Tu penses des choses, tu vis des choses, tu as des émotions à livrer, tu penses pouvoir toucher les gens, mais non, mets ça de côté, ce n’est pas utile, ça ne servira à personne, ça ne marchera probablement pas. Tu as de l’ouvrage en masse, pourquoi te donnerais-tu du trouble de plus ? Ça va te couter de l’argent. Qu’est-ce qui te garantit que ça va se vendre ? » Si on écoute tout cela, c’est certain qu’on ne fera rien. C’est certain qu’on va étouffer ses rêves. Je ne suis pas un grand voyageur. Ce n’est pas parce que je n’aime pas voyager, mais je ne suis pas un grand voyageur. Mes passions sont ailleurs, dans la musique, l’écriture. Alors, je me suis dit de réaliser ce rêve-là. Contrairement à ce qu’on pense, il n’y en a pas 50 000 rêves dans une vie. Un rêve, c’est un rêve. C’est là où on veut aller, c’est là où on veut se réaliser. On peut le faire dans plusieurs occasions, mais la vie n’est pas faite que de rêves. C’est comme si on prenait une chandelle qui a brulé pendant un grand bout de temps et, tout d’un coup, on se rappelle comment on aimait ce qu’elle livrait comme lumière et on se décide à la rallumer, cette pauvre petite bête qu’on a abandonnée pendant longtemps. C’est la même chose : allumer un rêve, rallumer un rêve, ranimer un rêve, ça redonne de l’énergie, ça ramène à la vie. Il n’y a rien que je trouve plus dommage que de discuter avec quelqu’un qui me dit : « Ha ! Moi, j’aurais toujours tellement voulu faire ça ! » Je me dis parfois : « Avoir su… » Je ne voulais plus qu’il y ait d’« avoir su ». Quand des gens me disent qu’ils auraient aimé faire telle chose, je me demande pourquoi ils ne l’ont pas fait. Qu’est-ce qui les a empêchés de le faire ? Oui, il peut y avoir des raisons financières, des raisons professionnelles. Je pense qu’il y a surtout de la peur, du doute, de la crainte. La crainte aussi souvent d’être jugé. Je ne sais pas si c’est la même chose pour tout le monde, mais quand tu crées, ce dont tu as peur le plus, c’est que les gens ne se retrouvent pas dans ce que tu fais, que les gens n’aiment pas ce que tu fais. Est-ce que les gens vont apprécier le moment que je leur fais passer ? C’est ça aussi, créer, c’est mettre toute son énergie, toutes ses émotions, tout son vécu dans une oeuvre en espérant qu’en la lançant, elle va pouvoir se perpétuer, qu’elle va pouvoir faire rêver d’autres personnes. Je m’en serais voulu de ne pas avoir réalisé ce rêve et je ne donnerai pas de conseils à personne, je ne me sens pas habilité ni légitimé de le faire, mais si on a l’occasion à un moment donné, ne serait-ce qu’une seule fois dans sa vie, de faire une folie, se permettre une folie, se permettre la réalisation d’un rêve, qu’on le fasse ! Il me semble qu’à la fin de ses jours, on pourra toujours dire : « J’ai eu du plaisir, j’ai aimé ça, je l’ai fait. » À ce moment-là, on peut juste se sentir serein à la suite de l’aboutissement, ou de l’accouchement. Dans mon cas, c’est une gestation de 34 ans quand même !

 

B. : Ce sera un beau bébé ! Est-ce un livre ou un recueil ?
S.D. : C’est un recueil de poésie qui est sous deux formes : une version imprimée et une version audio.

 

B. : Nous allons maintenant jouer à un jeu. Je vais te dire des mots et tu me diras en une seule phrase ce que ça t’inspire. Le premier mot est « nuit ».
S. D. : Lieu de sécurité. C’est là où je me sens le plus en sécurité, la nuit.
B. : « Liberté ».
S.D. : La capacité d’exprimer clairement ce qu’on a à dire et à offrir aux autres.
B. : « Mot ».
S.D. : Pour moi, c’est un jouet. C’est la première pièce d’un puzzle qui n’a pas de fin, qui n’a pas de limite.
B. : « Poésie ».
S.D. : Un art, un genre littéraire méconnu, méprisé, boudé, regardé de haut, mais qui est pour moi probablement la plus belle forme d’écriture qui soit.
B. : « Coeur ».
S.D. : Ce qui est à la fois le plus douloureux et le plus vivifiant. Le coeur, c’est la source de tout, mais c’est aussi ce qui souffre souvent de tout.

 

B. : Nous revenons maintenant au plus concret. Tu fais un lancement le jour de ton anniversaire. Ce sera un gros party ?
S.D. : Honnêtement, j’espère ! Ça m’inquiète un peu d’ailleurs ! [rires] J’ai fait une liste d’invitations et j’espère que ça va être un gros party, j’espère qu’il va y avoir du monde. Je sais qu’il y aura beaucoup d’amis qui seront là. Il y a des gens que je ne peux pas qualifier d’amis, mais de connaissances, qui vont aussi être là, en tout cas, j’espère. Honnêtement, quand je regarde le nombre d’invitations que je vais lancer, je me dis que si tout le monde dit oui, et c’est ce que je souhaite, ce sera tout un party !

 

 

Un trait d’encre par Sylvain Dionne
Entre deux lignes
Trop alignées
Un jet d’encre anarchique
Se laisse deviner
La plume fuit
Sur le parchemin
Un peu lassé
Elle
Glisse, fluide, rapide
Précède l ’oeil
Sublime les mots
Une plume leste
Geste preste
Qui vous signe
De sa pointe
Affutée
Une encre
Qui s’ancre
En tout
En vous
Une plume posée
Sur une seule feuil le
Vestige d’un vertige

À propos Louis-Philippe Gélineau Busque

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