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100 % Lemire

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par Busque

 

La société est dans la mire de Lemire dans son dernier spectacle qui roule depuis l’année passée. Entrevue avec un homme d’idées et d’humour sur sa vision du monde dans lequel on vit.

 

 

Busque : Tu es humoriste depuis environ 35 ans. Ressens-tu toujours de la nervosité avant de monter sur scène ?

Daniel Lemire : Oui, c’est sûr ! Des fois, j’ai l’impression que c’est pire qu’avant ! Il le faut. La journée où l’on est trop confortable, ce n’est pas positif.

 

B. : Et pourquoi plus qu’avant ?

D.L. : Je ne sais pas. Je suis peut-être plus conscient des enjeux. Peut-être aussi qu’en vieillissant, c’est un peu plus difficile d’absorber le stress ou de l’évacuer. Juste d’être devant les gens, c’est quand même une dose de stress assez importante. On dirait que le stress est beaucoup plus important quand on commence le spectacle. Tant qu’il n’est pas très rodé, c’est quand même beaucoup plus stressant. À un moment donné, je ne dis pas qu’on tombe dans nos pantoufles, mais quand même. La petite demi-heure avant le spectacle est toujours assez stressante. Pendant le spectacle, c’est assez rare que ce soit extrêmement stressant. Oui, il y a des métiers beaucoup plus stressants que le mien, ou au moins autant, mais le stress fait partie du travail et on ne peut pas l’oublier ou le négliger.

 

« Comme je le disais tantôt, j’ai un numéro sur l’islam, mais quand il arrive une tuerie comme à Paris, c’est plus délicat. C’est ça aussi de travailler avec l’actualité. »

 

B. : À quoi servent les personnages que tu incarnes au travers des numéros conventionnels ?

D.L. : Les personnages, évidemment, amènent un autre point de vue, un autre propos qui, des fois, peut être plus caricatural. Ce qui est bien dans les personnages qui sont connus, c’est que les gens savent à quoi s’attendre, pour qu’il n’y ait pas de quiproquos. Par exemple, j’ai un numéro sur l’islam et ce sujet est toujours délicat. Il faut bien peser nos mots pour ne pas exciter la haine — c’est peutêtre un peu fort — ou l’étroitesse d’esprit. Alors, il faut que le propos soit très clair et il faut aussi être à l’affut de la perception des gens. Alors, c’est là qu’est le travail. Par contre, il y a des sujets qui sont un peu plus légers. Par exemple, oncle Georges, dans le prochain spectacle, est coach de vie. C’est un peu différent ! Vu qu’il y en a de plus en plus — c’est rendu tellement populaire —, je trouvais que c’était intéressant qu’il s’en aille là-dedans. Il a vu un créneau qui pouvait être profitable de tous les côtés. Par contre, pour son côté zen, le vernis tombe assez vite !

 

B. : Comment trouves-tu la scène humoristique au Québec (et je ne parle pas de l’Assemblée nationale ici !) ?

D.L. : (rires) Dommage ! Je ne sais pas trop quoi en penser. Il est évident que c’est différent de ce que j’ai vécu à mes débuts. C’est sûr qu’il y a beaucoup d’humoristes. Est-ce que c’est une bonne ou une mauvaise chose ? Je n’en ai aucune idée, mais c’est évident qu’il y en a énormément. Ce n’est pas démocratique, le showbizness. Les meilleurs s’en sortent mieux. C’est difficile à juger, honnêtement. Je sais qu’en ce moment, il y a une vague de jeunes très intéressants.

 

B. : Je pense qu’il y a beaucoup d’absurde en ce moment. Il y a eu une vague où c’était plus vulgaire, et on est plus dans les choses bizarres et différentes maintenant.

D.L. : Oui et beaucoup de standups de choses très personnelles aussi. Les gens parlaient de leur vie et là, on retourne beaucoup aux personnages, aux situations un peu cocasses. Tu as des Phil Roy, Catherine Levac, qui étaient dans le groupe de SNL à Télé-Québec. Il y avait beaucoup de jeunes très intéressants là-dedans. L’important, je trouve, c’est de développer sa personnalité, de développer son point de vue. C’est un peu ça, l’humour. Quand ça se ressemble trop, personnellement, je trouve que c’est moins intéressant. En ce moment, on sent qu’il y a beaucoup de gens qui se démarquent, qui arrivent avec un point de vue différent et j’aime bien ça.

 

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B. : Justement, toi, tu te démarques parce que tu parles de politique ou d’actualité. Ton spectacle roule depuis deux ans. As-tu changé certains gags pour mieux suivre l’actualité ?

D.L. : Il faut l’adapter, je n’ai pas le choix. En même temps, pour moi, c’est un plaisir, ce n’est pas une contrainte. C’est ce qui me permet d’avoir du plaisir chaque soir. Répéter le même spectacle soir après soir, j’ai un peu de misère avec ça. Alors, je trouve ça le fun que de nouveaux évènements arrivent. Puis, j’essaie de m’adapter à ce qui se passe. Comme je le disais tantôt, j’ai un numéro sur l’islam, mais quand il arrive une tuerie comme à Paris, c’est plus délicat. C’est ça aussi de travailler avec l’actualité. Il peut arriver des évènements et il faut patiner vite parce que les gens ne le percevront pas tous de la même manière, c’est bien évident. Moi, j’aime ça. C’est un défi aussi d’essayer de rendre le tout comique dans la mesure du possible, trouver des angles, c’est là qu’est le travail. Par contre, il y a aussi des numéros dans le spectacle — je parlais d’oncle George tantôt — qui ont quand même moins de conséquences que de faire des gags sur l’islam.

 

B. : As-tu un gag sur l’Oléoduc Énergie Est dans ton spectacle ?

D.L. : Oui ! C’est quelque chose qui me touche beaucoup. La revue The Economist, qui est loin d’être très à gauche, écrivait l’année dernière, ou même quand le pétrole a commencé à chuter, que ça serait peut-être le temps de commencer à penser à autre chose. Je suis totalement de cet avis. Je trouve indécent qu’on pense encore à miser sur le pétrole. TransCanada, évidemment, dit que c’est totalement sécuritaire, mais ce n’est pas le cas du tout. Il y a plein de problèmes partout. Honnêtement, ça ne va pas bien parce que le prix du pétrole a chuté énormément. Alors qu’on peut miser sur tellement d’autres choses, il faudrait oser un peu et donner le ton aussi. Dans les années 1970 — 1980, on copiait un peu le modèle québécois sur la Suède ou des modèles plus sociaux-démocrates et on dirait qu’on a perdu ça de vue. C’est bien beau de faire de l’argent, mais ça dépend aussi comment on le fait et les conséquences que ça apporte. Par exemple, on parle des sables bitumineux. C’est un désastre épouvantable, c’est une des pires catastrophes environnementales sur la planète. Honnêtement, c’est un peu indécent. Dans mes spectacles, j’y vais par le contraire : je fais un personnage qui est très à droite, qui fait même trop Trump, et il est propétrole, mais ses arguments n’ont aucun sens. Autrement, le spectacle devient trop éditorial et le monde ne rit plus. En l’abordant sous cet angle, les gens se rendent compte du ridicule aussi. C’est ainsi à plein d’égards. On parle d’environnement, on parle du pétrole, mais tout est relié. Le plastique dans les océans, ça n’a même pas de bon sang ! C’est rendu qu’on a plusieurs océans : l’Atlantique, le Pacifique, l’Arctique et on peut rajouter le Plastique ! On est dans un tournant et il y a des forces d’inertie qui nous tirent vers le bas comme les gens qui sont encore propétrole.

 

« Honnêtement, ça ne va pas bien parce que le prix du pétrole a chuté énormément. Alors qu’on peut miser sur tellement d’autres choses, il faudrait oser un peu et donner le ton aussi. »

 

B. : Tu as participé à amasser des sous en soutien au mouvement étudiant qui s’opposait à l’augmentation des frais de scolarité en 2012. Que penses-tu de l’idéologie des coupes massives telles qu’appliquées par le gouvernement Couillard ?

D.L. : Je trouve ça indécent. D’autant plus que c’est eux qui ont participé énormément à la corruption pour des centaines de millions de dollars. Puis maintenant, ils demandent au monde de se serrer la ceinture. Il faut avoir du front ! En plus, ils sont allés se voter une augmentation de salaire. Il me semble que le moment n’était pas très bien choisi. Je ne sais pas, je me serais gardé une petite gêne ! Mais ils ont été élus majoritairement pour quatre ans, alors ils font ce qu’ils veulent. Il y a ça aussi. Et c’est nous qui les avons élus, alors, endurons ! C’est certain que, des fois, il faut se restreindre, il faut couper un peu, mais il faut choisir où, et ce n’est pas le bon endroit du tout, c’est évident. Des fois, on se demande s’il y a un pilote dans l’avion. Je ne sais pas si le but en arrière de cela est de rendre l’accès à l’éducation supérieure plus difficile. Elle s’est démocratisée beaucoup depuis 30-40-50 ans. Maintenant, on sent que c’est un retour à l’élitisme. C’est ainsi que je le vois, peut-être que je me trompe.

 

B. : Tu as participé aux Bye Bye de 1991 et de 1998. Comment as-tu trouvé le dernier Bye Bye ?

D.L. : Je ne l’ai pas écouté, je n’étais pas ici. Honnêtement, depuis quelques années, mon problème est qu’on y parle beaucoup d’émissions de télé que je n’écoute pas, alors je ne comprends pas trop de quoi il est question. J’aime beaucoup ce qui se passe ici et je m’en soucie, mais j’aime beaucoup aussi quand on parle d’actualité internationale et on n’y en parle pas beaucoup. Donc, je m’y intéresse un peu moins, mais je n’ai pas de jugement de valeur là-dessus, je ne l’ai pas vu. J’en ai vu quelques-uns précédemment. Je me souviens l’année dernière ou l’autre avant, il y avait un numéro de Michel Courtemanche qui imitait Rob Ford et c’était vraiment très, très, très drôle !

 

B. : Pour 2016, qu’est-ce que Lemire se souhaite à lui-même et qu’est-ce qu’il souhaite à la nation québécoise ?

D.L. : À moi-même, je souhaite surtout la santé. En vieillissant, on se rend compte à quel point c’est précieux. Je me souhaite aussi de continuer mes projets, j’en ai quelques-uns qui s’en viennent. Pour la nation québécoise, on parlait tantôt du printemps érable. Je parle peut-être avec une certaine ignorance parce que je ne suis pas au courant de tout, mais je suis un peu déçu qu’il n’y ait pas eu de suite. Il y a eu un mouvement de contestation quand même assez fort, il s’est arrêté, et on a élu les libéraux. J’aimerais qu’il y ait des gens qui se pointent à l’horizon. J’aime beaucoup Gabriel Nadeau-Dubois, je le trouve vraiment bien intéressant. Il y a des gens qui s’en viennent et qui vont amener autre chose. On mérite d’avoir des politiciens qui ne sont pas là que pour s’enrichir et enrichir leurs copains. Je nous souhaite un plus grand réchauffement climatique ! (rires) Je fais des blagues, mais ici, on a l’effet pervers des changements climatiques, on a le froid du pôle Nord qui descend ! On est quand même bien au Québec, il y a des choses quand même très positives, c’est juste que ça pourrait être mieux, alors pourquoi pas !

 

B. : Merci beaucoup, Daniel, pour l’entrevue !

 

D.L. : Ça me fait plaisir !

À propos Louis-Philippe Gélineau Busque

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